Interview : Xavier Istasse

Interview de Sophie LEX/ Photos de Sébastien Roberty

Beaucoup de Namurois connaissent Xavier Istasse, d’autres pas. Homme passionné d’images depuis plus de quinze ans, travaillant tantôt sous la casquette de cameraman, tantôt de vidéaste-réalisateur, mais aussi de photographe. 

Cinqmille : Alors Xavier, pourquoi l’image et pourquoi cette passion ? 

Xavier Istasse : En fait, l’image m’a toujours passionné sous toutes ses formes. J’ai d’abord été passionné de dessin puis de photographie et je suis tombé sur la vidéo. La vidéo a, pour moi, le grand avantage d’être un peu le réceptacle de beaucoup de choses. Quand on fait de la vidéo, on peut y mettre de la poésie, du dessin, de la musique évidemment, de l’image photographique… On peut tout mettre dans la vidéo. C’est pour cela que je continue à faire de la vidéo et cela reste mon occupation première. 

Cq : As-tu une formation spécifique à la base ou es-tu autodidacte ? 

XI : Non, j’ai fait mes études à l’IATA, section audiovisuelle. En 3e et 4e, j’ai appris le dessin, le graphisme, la photo et puis de la vidéo. 

J’ai effectivement passé au début pas mal d’années en vidéo en tant que cadreur. Cadreur à Canal C, tu fais tout aussi bien du montage que de la réalisation. C’est le grand avantage d’apprendre le métier dans une télévision communautaire. Je travaille pour la RTBF, c’est plus compartimenté. 

En parallèle à ce métier de cadreur, j’ai toujours réalisé beaucoup de vidéos dans le domaine du théâtre, du spectacle, même des clips vidéo pour des groupes… 

Crédit Photo: Sébastien Roberty

Cq : Tu as souvent été interviewé pour tes films « Le bout de la langue » par exemple, qui est un plaidoyer pour la défense de la langue wallonne, « Les gens du fleuve », mais moi aujourd’hui, c’est l’homme derrière l’appareil photo que je voudrais découvrir. 

XI : Ce que j’aime dans la photo, c’est qu’à certains moments, je ressens comme une fièvre, on est vraiment pris par le moment, exemple : la conjonction d’un rayon de lumière, le soir avec la lumière d’un néon d’une station-service…

Je me suis déjà retrouvé à courir comme un dératé parce que je savais qu’un moment n’allait durer que quelques instants. Tout est une question d’instant fortuit. 

Cq : Pourquoi capter le monde à travers un boîtier ? On a parlé de « l’instant fugace », de la « fièvre ressentie », mais pourquoi la photographie qui est fixe à contrario de la vidéo qui vit ? 

XI : Il n’y a pas de volonté de capter le monde. D’ailleurs, il n’y a pas mal de pays où j’ai essayé et je suis revenu avec zéro photo. « Les planètes n’étaient pas alignées », il y a un truc qui ne s’est pas fait. Il n’y a pas de volonté exhaustive. Il y a beaucoup de gens qui veulent vraiment « transposer le monde chez eux ». Moi, honnêtement, je ne suis pas là-dedans, c’est plus consigner des moments que j’ai la chance de vivre et partager. Donc, je fais de la photo, mais pas de manière obsessionnelle. D’ailleurs, on ne me voit quasiment jamais à Namur avec un appareil photo. Je prends le plus souvent l’appareil photo quand je suis à l’étranger. 

Cq : Ton livre qui s’appelle « Ailleurs » est sorti il y a trois mois. C’est ton premier livre de photos. Quel est ton but ? 

XI : Quand on fait de la photo, il y a plusieurs choses, il y a l’objectif de partage et au-delà de ça, il y a le fait qu’on additionne des images sur des supports qui ont une pérennité dont on ne sait pas grand-chose (disques durs…). On ne sait pas du tout comment cela va perdurer dans le temps. Moi je suis encore de la vieille école et j’adore les livres. C’est peut-être la seule dépense pour laquelle je ne suis pas radin, c’est une dépense que je fais relativement volontiers parce que je sais que c’est quelque chose de pérenne qui va rester et c’est pour moi une espèce de petit trésor. 

Crédit Photo: Sébastien Roberty

Cq : Toutes les photographies d’« Ailleurs » sont prises selon des techniques particulières de prise de vue, à savoir la nuit américaine, l’open flash.  Pourquoi ce choix ? 

XI : Les techniques sont différentes. La nuit américaine, c’est le principe de réaliser des photographies de nuit en plein jour à l’aide d’un flash cobra.

L’open flash c’est une technique qui permet de maîtriser l’exposition à l’aide d’un ou plusieurs flashs déportés et un temps de pose de 1’ à plusieurs minutes.  J’ai notamment utilisé cette technique pour la série que j’ai faite à Goma où on voit les deux enfants sur des immondices sur le bord du lac, là, c’est deux flashs déportés et je me suis amusé comme un petit fou. 

Cq : Donc tu te retrouves à Goma, dans une déchetterie en fin de journée après ton travail de vidéaste. Tu as un assistant ou tu te promènes comme ça avec tes flashs… ? 

XI : Non, je me débrouille pour être avec quelqu’un. 

Crédit Photo: Sébastien Roberty

Cq : Ces photos, elles donnent l’impression – et c’est cela toute la force du photographe – d’être prises de manière instantanée alors que si effectivement tu travailles avec deux sources, il faut que tu calcules ta lumière… Les personnes que tu photographies là-bas, tu leur donnes des directives au niveau de la pause ?  Tu leur expliques ton projet ? 

XI : Au début, les gens me prennent un peu pour un fou, mais ensuite les gens se prêtent au jeu, c’est très rare les gens qui ne se prêtent pas au jeu. Je ne leur donne pas de directives pour la pause, je mets la lumière, je leur demande juste soit de regarder l’appareil ou pas parce que parfois je n’ai pas envie qu’ils regardent.

Le dispositif technique qui est là, qui ne prend pas longtemps, je place mes deux flashs et ça prend deux minutes. Je ne suis pas un grand technicien. Sur les flashs, il y a des menus et moi, je ne les connais pas. Je sais mettre plus fort et moins fort et c’est tout. 

J’adore le côté un peu irréel que ça donne. Les gens ne comprennent pas trop la lumière. Toi, tu décodes parce que tu es photographe, mais pas les gens. La plupart des gens ne décodent pas trop, ils vont juste dire avec leurs mots que la lumière est bizarre. Je n’ai aucun souci à dire la manière dont je travaille. 

Cq : Personnellement, j’ai pu parcourir « Ailleurs ». J’y retrouve un style documentaire à la « Martin PARR » 1 (les pages 125 et 129), de Stephen SHORE2 (page 37), mais tu as aussi une photo emblématique (page 105 en noir et blanc) un peu à la manière de Arno-Rafael MINKINNEN3 .  Comment définirais-tu ton style ?

XI : En effet, il y a une série qui est un clin d’œil à Martin PARR parce que j’utilise l’open flash comme lui. Stephen SHORE, j’adore ! Avec William EGGLESTON4 et Joël MEYERROWITZ5 , pour moi ce sont les trois plus grands photographes.

J’aime bien le fait que dans mon livre, il y ait cette palette d’influences, que toutes les photos ne se ressemblent pas, qu’elles soient abordables. Tu n’as pas besoin d’avoir une culture photo de dingue pour aimer, mais si tu t’intéresses à la photo, tu as deux degrés de lecture.

Parfois, certaines expos, si tu n’es pas initié, tu ne comprends pas et n’aimes pas du tout. Dans mon livre, n’importe qui peut y trouver son compte. 

L’important pour moi, c’est vraiment le partage. Quand on me dit : « Ah, j’adore la photo avec les enfants dans la piscine qui regardent », « J’adore cette photo », « Raconte-moi ce moment ». Ce livre est l’occasion d’échanges avec des gens. J’aime l’idée d’être accessible au plus grand nombre.

Cq : Un sujet un peu plus lourd. La crise sanitaire n’en finit pas. Les confinements successifs nous rendent complètement dingues. Plus de culture, plus de projections de films, d’expositions photographiques. Comment le vis-tu et surtout plus spécialement au niveau de la photographie ? 

XI : On est confiné depuis mars 2020. Entre mars et novembre 2020, pratiquement à l’arrêt au niveau professionnel, j’ai eu du « temps ». C’est pourquoi le premier confinement a été « bénéfique » pour moi, comme pour certaines personnes. 

Oui, disons que peut-être que sans le premier confinement, je n’aurais pas fait le livre. Je me suis dit que j’avais dans mes archives de quoi faire un livre.

Crédit Photo: Sébastien Roberty

Cq : Et donc tu profites de ce premier confinement pour réaliser la gestation de ton livre. La date de parution de « Ailleurs » (décembre) a-t-elle une signification ou c’est par hasard ? 

XI : J’ai essayé qu’il soit disponible pour les fêtes, mais surtout, avec les confinements successifs, je me suis dit que ça avait du sens. Le livre, « Ailleurs », c’est une rencontre avec le public, un partage, une manière de permettre le voyage à travers le livre.

Cq : L’espoir fait vivre… Si un jour le confinement prend fin, quel sera ton prochain voyage photo ? Un voyage destiné à la photographie ? 

XI : Des voyages destinés à la photographie, je n’en fais jamais, c’est toujours lié à un tournage. J’ai la chance de voyager par le boulot et du coup, j’en profite pour faire des photos. 

Cq : Et en mode privé ? 

XI : L’Irlande, on en parle. En même temps, c’est le genre de pays où on a déjà tellement d’images !

Cq : Xavier, un tout grand merci pour cet échange passionné. Je ne peux qu’inviter nos lecteurs à découvrir « Ailleurs » ton premier livre et voyager, grâce à toi 

1  Martin PARR est un photographe documentaire britannique membre de la coopérative photographique Magnum photos

2 Stephen SHORE est un photographe documentaire américain qui a sillonné les États-Unis pour photographier le quotidien et les paysages parcourus. Il est le précurseur de la photo d’art couleur grâce à ses représentations iconiques du Sud-américain.

3 Arno Rafael MINKKINEN est un photographe finlando-américain connus pour ses autoportraits nus surréalistes.

4 William EGGLESTON travaille la photographie par l’usage de la couleur. Depuis 50 ans, il parcourt les rues de New York et met en image le quotidien de ses habitants. Il est un photographe américain qui a été le premier à exposer ses clichés en couleur représentant des portraits, paysages, objets caractéristiques de la vie quotidienne créant ainsi une « imagerie américaine ».

5 Joël MEYERROWITZ est un photographe américain qui, avec Stephen SHORE et William EGGLESTON, a bouleversé l’univers de la photo.

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Site : Xavier Istasse

Photographies : « AILLEURS », Photographies de Xavier ISTASSE à Les éditions namuroises