Xavier Dubois : musique en variations chromatiques

Interview et photo par Thierry Dupiereux

La fin du printemps est riche pour Xavier Dubois. Alors qu’il vient de terminer des sessions d’enregistrement en vue de la sortie d’un prochain album d’Ultraphallus, il publie sur Bandcamp deux longues plages intitulées « Murmurations ». L’occasion de se poser. De discuter musique, bien sûr, mais aussi littérature et processus de création.

« Quand mes collègues me demandent : « C’est quoi le style de musique que tu fais à la guitare ? ». Qu’est-ce que tu veux que je leur réponde ? Si je leur dis, c’est de la musique contemporaine, ils vont penser : « Oh la la, quelle prétention ! ». Si je dis que c’est du jazz, je mens. » La tyrannie des étiquettes, ce n’est définitivement pas pour Xavier Dubois. Son univers musical, il le développe en mode perso avec sa guitare, en duo avec Vincent Tholomé ou encore en groupe avec Ultraphallus. Les styles, les registres diffèrent, mais il y a toujours derrière une forme d’exigence sincère, un besoin de découvrir et d’explorer.

Le jour où nous allons chez le guitariste, il fait très chaud. Le lapin dans le jardin en a les oreilles en berne. Dans le salon, une guitare (évidemment) et puis des pédales dont une que Xavier Dubois vient de recevoir et qu’il essaye de comprendre. « Je n’arrive pas à en tirer grand-chose pour l’instant, on verra ! ». Sur la platine, il partage quelques sons qui mettent nos oreilles en toute confiance dans une diversité réjouissante : Muslimgauze, Ennio Morricone, Black Midi…

Crédit Photo : Thierry Dupiereux
Crédit Photo : Thierry Dupiereux

« J’aime bien les disques », semble-t-il devoir préciser. Les plaques bien rangées ont déjà trahi cette affection. Tandis que l’amour des livres s’expose aussi avec bonheur. Sur les tranches, des noms d’auteurs connus, oui, parfois, mais surtout beaucoup de découvertes à faire. Le décor est planté. Les barres de visualisation sonore s’activent sur l’écran du smartphone en mode dictaphone.

« Une sortie physique, c’est ce que je voulais faire à la base. Mais le parcours de ‘Murmurations’ a fait que finalement j’ai décidé de le sortir en numérique. Il était là, prêt, avec une très belle prise de son. Je n’avais pas envie de commencer, un an après son enregistrement, à l’envoyer aux labels pour le faire éventuellement publier. Je n’avais pas le désir de mettre de l’énergie là-dedans. D’où cette sortie sur Bandcamp. Ce sera un test, et puis de toute façon, ça reste une carte de visite facile à envoyer aux organisateurs de concerts. »

Cinqmille : La sortie de ton dernier album en solo remonte à 2014.

« Sunset Gluts » chez Humpty Dumpty. En fait, je me suis demandé si j’allais encore sortir des disques en solo. Tout ce qui m’intéressait, à l’époque, est dessus. Il y a trois pièces au ukulélé baryton, quatre à la guitare préparée, quelques morceaux mélodiques sur guitare électrique. J’ai senti que j’étais un peu dans une impasse. Mes exemples, mes références étaient ce que j’appelle « l’héritage post-John Fahey », Glenn Jones, Jack Rose, l’héritage de Robbie Basho aussi et Marc Ribot, celui qui à la base m’a donné l’envie de me lancer dans des trucs en solo, il y a une dizaine d’années. Après cette sortie, donc, je me suis vraiment demandé ce que j’allais faire, pouvoir proposer. Puis, j’ai été fort occupé avec Vincent Tholomé et du coup, le fait de jouer en solo n’était plus une priorité.

C : Qu’est ce qui t’a fait changer d’avis ?

Je crois que cela remonte au jour où le Botanique m’a envoyé un e-mail en 2014 pour me proposer de jouer avant Philip Catherine. Alors que d’habitude, c’est plutôt moi qui envoie des messages pour proposer mes services. J’ai évidemment accepté. Cela s’est super bien passé. Je suis resté en contact avec Philip et puis j’ai pris deux cours avec lui. En y allant, j’étais gonflé à bloc, poussé par ma frustration à l’époque de ne pas avoir fait le conservatoire, de ne pas maîtriser le be-bop etc. Je nourrissais cette envie de rattraper des choses. Bref j’arrive pour mon premier cours. Philip avait faim, on est allé chez un Grec en bas de chez lui, il a pris des calamars. On a beaucoup parlé… Puis je l’ai vu dans son minuscule salon jouer exactement comme au Bota, à l’inflexion près. Avec une gestuelle et une position du corps identiques. Cela a été un déclic. Sur le moment-même, je suis ressorti de chez lui à la fois très content du contact, mais en même temps déçu parce que ce n’était pas un cours comme je le fantasmais.

C : Et c’est cela qui t’a libéré ?

Oui, dans les semaines qui ont suivi, j’ai eu un vrai déclic, comme une révélation très simple : il est Philip Catherine et moi, je suis Xavier Dubois. Une évidence qui peut prêter à sourire, évidemment… À ce moment-là, je discutais beaucoup avec Noël Akchoté. Quand je lui ai témoigné de ça, il m’a dit : « Tu vois, tu viens de te prendre la meilleure leçon de ta vie. Tu ne peux être que toi. Fais de la musique. Tu t’en fous d’être un guitariste be-bop, un guitariste qui peut dire légitiment qu’il joue du jazz. » L’idée a fait son chemin. Il y a 4 ans, j’ai suivi quelques cours par Skype avec des guitaristes américains que j’aime beaucoup, notamment Harvey. C’est un musicien magnifique, de trois ans mon aîné, qui interprète du Bach, improvise et qui, en même temps, écoute Napalm Death. Il joue du luth aussi. Avec beaucoup de douceur, il m’a dit : « Mais qu’est-ce que t’en as à foutre de jouer un solo sur une progression 2-5-1 ? Si ça t’intéresse, je peux t’aider, mais est-ce que tu veux vraiment faire ça ? » Dans la foulée, il me parle des études chromatiques de Pat Martino. Il me les envoie par PDF et ça me renverse ; ce sont des séquences très courtes, des sortes de micro-pièces qui sonnent presque comme du Morton Feldman si elles sont jouées lentement !

C : Des séquences dans le style de celles que tu as postées sur ta page Facebook ?

C’est en effet à ce moment-là que j’ai commencé à collecter des petites idées sur mon téléphone le soir. C’est Harvey qui m’a poussé à ça. Tu ne le fais pas pour avoir des likes. Par contre, cela te confronte à quelque chose que tu assumes, puisque c’est public, que tu le partages etc. Alors que moi j’ai plutôt tendance à tout jeter. Ça me plaît sur le moment même et puis le lendemain je trouve que c’est nul. Faire ça m’a vraiment aidé à avancer.

Crédit Photo : Thierry Dupiereux
Crédit Photo : Thierry Dupiereux

C : Tu parles de pièces courtes, mais celles de « Murmurations » se déploient plutôt sur la longueur.

En fait, j’ai aussi pris un cours avec un de mes guitaristes préférés qui s’appelle Mick Barr. Il jouait avant dans un groupe culte qui s’appelle Orthrelm, un duo guitare-batterie. Lui m’a donné l’idée de faire comme les Residents avec leur album « Not Available ». Ce disque, qui est un de mes préférés, est sorti en 1978, mais il a été enregistré quelques années plus tôt. En gros, les Residents l’ont enregistré et ils l’ont laissé volontairement sur une étagère. Mick Barr m’a dit : « Écris un truc en te disant dès le début que tu ne le feras écouter à personne ; le résultat, c’est ce que tu fais. C’est toi. » C’était inspirant, même si au final j’ai triché, le résultat de la réflexion, c’est la pièce « Murmuration 1 ». Il n’y a pas eu de méthode pour faire des trucs longs, des trucs courts. J’ai eu envie de ça, développer en essayant de ne pas avoir de structures avec couplet identifiable, pont, thème récurrent. Je voulais des accroches, mais que ce soit systématiquement balayé par ce qui suit. Il y a des choses qui se répètent, mais ce n’est pas le fil conducteur. Cela ne se fige pas.

C : Comment tu écris tes compositions ?

Je ne sais pas écrire sans mon instrument. Je n’ai pas une assez bonne oreille. Je ne sais pas, par exemple, écrire dans le train puis tester à la maison. Mon écriture est une écriture avec des couleurs. Des marqueurs. Des notes. Des tablatures. Et beaucoup de ratures. Dans un carnet, par exemple, j’ai noté des idées, des formes géométriques qui renvoyaient à une structure de silences, d’attaques… La méthodologie est peut-être un peu hasardeuse, mais il y a zéro impro sur le disque. Tout est écrit. C’est la ligne que je me suis imposée pour ce que je fais en solo. C’est très différent, par rapport à ce que je fais avec Vincent où c’est fort improvisé. Dans Ultraphallus, il y a ces riffs qui tournent pendant plusieurs minutes, puis on se regarde et on change. Il reste une petite touche d’improvisation dans Ultraphallus, notamment les sons ajoutés par Phil.

C : Qu’est ce qui t’inspire ?

Mon inspiration est très musicale. Il y a, par exemple, ces intervalles de notes qui suscitent toujours chez moi une espèce de stimulation. Je peux trouver cela chez Messiaen comme dans certains groupes de death metal. Je dois aussi avouer que j’éprouve du plaisir par rapport aux sons dont émane une forme de laideur. Un truc produit vraiment bizarrement, pas très bien
joué… Avec un son étrange… C’est quelque chose qui va me donner le sourire, qui va m’inspirer. Je ne suis pas toujours d’humeur à composer, mais le point de départ est quasiment toujours musical.

C : Tes lectures viennent aussi stimuler ta créativité ?

Complètement. Dans la présentation du disque, je cite le poète belge François Jacqmin. Ce n’est pas un bête gimmick pour faire genre « la poésie m’a inspiré ». Non, c’est une œuvre qui m’a accompagné très fort à ce moment-là. Je le lisais tous les jours. La seule lecture publique que j’ai faite dans ma vie, c’est une lecture de Jacqmin. Il laisse place à beaucoup d’espace, de respiration sur la page. Cela m’a vraiment inspiré. Comme Morton Feldman ou les « Vexations » de Satie. Et puis du metal, même si cela ne s’entend pas. Il y a des groupes de death metal qui sonnent comme de l’improvisation. On a l’impression que les riffs changent tout le temps. J’aime ce côté très écrit qui en même temps sonne improvisé.

C : Comment la littérature, les mots parviennent-ils à s’inviter dans ton travail qui est
purement instrumental ?

Encore une fois en me stimulant. Par exemple, il y a deux phrases qui m’ont marqué pour la vie. Notamment une de Jacqmin qui disait, par rapport à son œuvre : « Finalement, ma poésie, c’est juste des aphorismes. On pourrait les mettre dans n’importe quel ordre, ça fonctionne ». C’est très humble ; très paradoxal aussi quand on est confronté à l’exigence de son écriture, de sa concision, de son côté sec. La phrase de Jacqmin qui m’a marqué, c’est : « Je ne suis pas dépravé au point de savoir ce que je dis ». Voilà le genre de phrase qui, comme certaines productions de death metal, nourrit mon inspiration. Je la trouve provocante, stimulante… L’autre phrase m’est arrivée aux oreilles via le photographe Marc Trivier qui citait une phrase d’Adorno : « Toute utopie esthétique revêt aujourd’hui cette forme : faire des choses dont nous ne savons pas ce qu’elles sont ». Ces deux phrases m’ont marqué et continuent de me guider, de me motiver, de me stimuler.

C : Stimulation, c’est le maître-mot…

J’ai besoin de ça. Tout le temps. Je crois qu’aujourd’hui je lis plus que je n’écoute. Parce que beaucoup de choses que j’écoute ne se prêtent pas toujours à un cadre de vie, de famille. J’apprécie aussi, de plus en plus, lire sans écouter de musique alors que j’ai toujours eu ce réflexe-là que ce soit dans le train ou ici. Je lis beaucoup, j’en ai besoin.

Crédit Photo : Thierry Dupiereux

C : Tu te livres à l’écriture ?

Non, je n’écris pas. Et quant à la lecture, je crois que j’y recherche notamment un flux, une forme de musicalité. Exemple, Gabriel Josipovici. On n’en parle pas beaucoup, il est anglais. Il a une véritable musicalité dans ses écrits. Un souci de la forme très poussé. Il écrit des romans très elliptiques, avec beaucoup de questions et de mystères non résolus. Ce ne sont jamais des
romans à intrigues. Ce sont plutôt des romans où il ne se passe en apparence rien, mais où tu es pris par un flux, quelque chose que je ne saurais même pas t’expliquer mais que je recherche. Personnellement, ce n’est jamais sur base d’un résumé que j’ai envie de voir un film. Ce qui m’intéresse, c’est le réalisateur, l’auteur, son regard sur le monde, sur les choses. Peu importe le sujet. Je me fous de l’histoire en elle-même. Il n’y a pas de mauvaises thématiques, il y a juste des mauvaises manières de les raconter. Des manières malheureuses.

C : Parlons de ce retour en studio avec Ultraphallus…

On n’était plus allés en studio depuis 2013. Ce qu’on vient d’enregistrer devait l’être l’année passée. Le confinement est venu perturber nos plans. On s’est donc retrouvé en studio, fin mai, et j’ai eu l’impression que c’était la meilleure expérience de studio de ma vie. Il y avait ce besoin de se retrouver, d’enregistrer… Et puis, on était dans des conditions optimales au KoKo studio à Sprimont. L’ambiance était excellente. On a pris le parti pris de faire ce qu’on ne faisait plus depuis deux albums : enregistrés live. C’était terrible de retrouver cette alchimie entre nous. Je suis encore sur mon petit nuage.

C : Ce travail au sein d’Ultraphallus, comment tu le situes par rapport à tes échappées solitaire ?

Hyper-complémentaire. Dans Ultraphallus, on improvise ensemble avant de trouver une idée qui nous marque, qu’on va sculpter et travailler. Dès que je prends ma guitare, seul, il y a des mélodies qui me viennent et je les garde pour moi. Les démarches sont différentes. Sur les pistes de murmurations, il n’y a quasiment pas de distorsion. Phil Maggi, le chanteur d’Ultraphallus, m’a dit plusieurs fois, « n’hésite pas à amener dans le groupe des trucs dans le style de ce que tu fais en solo, ça pourrait être intéressant. » Pour l’instant, je n’y arrive pas, mais ça viendra peut-être.

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