Des tissus incongrus pour des vêtements cossus

Interview de Rebecca Deville / Photographies de Philippe Santantonio

Wabi-Sabi. Le nom et la devanture de cette boutique m’ont longtemps interrogés. Je suis passée moult fois près de la boutique de Lucie, en me demandant qui réalisait ces vêtements me tapant dans l’œil à tous les coups… et d’où sortait ce nom : « Wabi-Sabi » ? C’est après m’avoir ouvert la porte de sa jolie boutique et de son atelier que Lucie a pu satisfaire ma curiosité, lors d’une entrevue entourée de tissus attendant sagement de passer entre ses doigts.

Crédit Photo : Philippe Santantonio

Dis-nous tout, qui se cache derrière « Wabi-Sabi » ?

Alors, je suis Lucie et je suis styliste. J’ai terminé ma formation il y a deux ans et directement en sortant de mes études, j’ai eu le projet de créer Wabi-Sabi. Ici, c’est l’atelier où je travaille pour faire des commandes sur-mesure ou autre. Il est couplé à une boutique de créateurs qui est axée autour du réemploi de matériaux et la récupération. Moi-même j’essaie de maximiser à fond le réemploi.

C’est à partir de cette idée de réemploi qu’est né le projet Wabi-Sabi. Je suis née dans une famille où on garde toujours tout ! On faisait des déguisements avec trois fois rien ! J’ai donc toujours eu cette habitude de réutiliser et de voir autrement des tissus qui pouvaient être vus comme « vieux » ou « à jeter » pour d’autres personnes. Qui plus est, le fait de voir durant mes études de stylisme tout ce qu’on nous demandait d’acheter pour des projets et qui finissait par être jeté, ça a réveillé un gros questionnement. Je me suis donc tournée de plus en plus vers le réemploi autant pour son côté économique (car j’étais étudiante) qu’écologique. Et petit à petit, c’est devenu mon identité de styliste, ma « patte ».


Quand je vois comment ça évolue ici depuis deux ans, je suis encore plus satisfaite du choix que j’ai fait !

Et tous ces tissus de réemploi, où les trouves-tu ?

Je fonctionne surtout au bouche à oreille. Ce sont des particuliers qui viennent à moi pour me dire qu’ils ont des tissus qu’ils n’utilisent plus. Par exemple, des gens qui ont fait de la couture et qui ont arrêté ou encore des personnes qui vident la maison de leur tante et qui retrouvent plein de choses, etc.
J’ai donc des vêtements de seconde-main mais aussi des tissus neufs et vintage, qui datent parfois de 40-50 ans vu leur aspect et leur qualité.

C’est un point essentiel pour moi que les créatrices passant par Wabi-Sabi soient aussi dans l’upcycling.

Et puis, j’ai des tissus que je détourne : rideau, nappe, drap de lit… Vu qu’ils ont de grandes surfaces planes, je peux facilement les utiliser comme si c’était un rouleau de tissu.

Les créatrices présentes dans ma boutique sont aussi dans la même démarche de recherche de tissus ayant déjà vécu. C’est un point essentiel pour moi que les créatrices passant par Wabi-Sabi soient aussi dans l’upcycling.

Tu parles de créatrices au niveau de ta boutique, tu fais exprès de ne choisir que des femmes ?

Non, pas du tout ! Je serai intéressée d’avoir des créateurs ou des créations pour les hommes parce que j’ai de la demande parfois pour cela. Je travaille toute seule ici et, malheureusement, je ne sais pas tout faire. Même techniquement, habiller un homme ou une femme, c’est pas pareil. Je peux faire des retouches mais créer un costume, c’est juste impossible pour moi.

Mais je lance un appel, si des hommes stylistes sont intéressés pour être dans ma boutique ou travailler avec moi, qu’ils me contactent !

Crédit Photo : Philippe Santantonio

En plus des hommes qui viennent parfois dans ta boutique, à quoi ressemble ta clientèle?

Depuis que j’ai ouvert la boutique, je suis super étonnée car j’essaie de répondre à un maximum de demande au niveau des retouches et de la customisation de vêtements. Du coup, ça va de l’ado de 18 ans qui a acheté un vêtement en seconde-main et qui veut le retoucher pour qu’il soit tip-top jusqu’à des dames du quartier qui viennent acheter un cadeau pour leur fille.

Je n’ai donc pas un public précis mais juste des personnes qui se retrouvent autour de mêmes valeurs. Et vu que j’essaie d’être le plus possible dans la personnalisation, ça élargit pas mal le public et c’est vraiment chouette.

Et comment as-tu fait pour te faire connaitre ?

Alors j’ai de la chance car la boutique appartient à ma sœur qui habite au-dessus. Ce qui fait que lorsque j’étais encore aux études de stylisme, j’exposais simplement mes réalisations dans la vitrine pour ne pas que ce que j’avais créé  reste enfermé dans des boites. Du coup, beaucoup de gens ont dû se demander ce que c’était car ce n’est pas courant de voir une vitrine sans boutique. Dès l’ouverture, tous les curieux sont venus et par la suite, le bouche-oreille à fait son travail dans le quartier.

Crédit Photo : Philippe Santantonio

Pour en revenir à tes créations, en plus de ta patte « réemploi », comment qualifierais-tu ton style de réalisation ?

Les ¾ de mon boulot, actuellement, c’est des demandes de réalisation. J’essaie donc de savoir, en discutant avec les personnes, quelles sont leurs affinités esthétiques, quels sont leurs besoins pratiques (vêtements à transformer pour le porter tous les jours ou juste en soirée ?) afin de m’adapter au maximum à leurs souhaits. Dans ces cas-là, je n’ai pas trop la possibilité de mettre ma « patte ». Par contre, j’ai quelques créations que je fais spontanément. Je suis à fond dans les motifs et les matières avec des coupes très simples. Cela peut être des kimonos, des pantalons droits, des blouses amples avec des motifs très voyants…
Je me lance également dans une nouvelle collection avec des vestes pour l’hiver, dont une sur laquelle je travaille le prototype en ce moment. Le tissu utilisé est un vieux couvre-lit.  Ce qui me plait dans cette démarche, c’est que les gens se disent « tiens, ce tissu me dit quelque chose » en regardant le vêtement.

Et au sujet de la nouvelle collection, elle sortira probablement sur les marchés de créateurs cet hiver… donc n’hésitez pas à me suivre sur les réseaux pour savoir où elles seront disponibles !

Crédit Photo : Philippe Santantonio

Les marchés de créateurs sont-ils un bon moyen pour élargir ton réseau au niveau de ton travail ?

Oui, complètement ! J’ai d’ailleurs rencontré l’année dernière au marché de Noel des Gozettes, Laura de « Retro Reset ». Elle fait un peu de création mais elle n’est pas du tout couturière donc elle n’ose pas trop se lancer là-dedans à fond. Mais ce qu’elle faisait me plaisait esthétiquement et surtout elle avait aussi une affinité avec les motifs et le détournement de tissu. On a discuté ce jour-là et on s’est vite rendu compte  qu’on était sur la même longueur d’onde. Elle adore chiner les vêtements qu’elle revend et elle a parfois des tissus dont elle ne sait pas quoi faire. On est donc assez complémentaire : elle à la chine et moi à la couture.

On a développé ensemble un patron de blouse pour lequel il y a plusieurs types de finitions possibles : soit avec des lanières qu’on peut nouer devant ou derrière selon la morphologie, soit sans lanière. Dès que Laura trouve un tissu, on discute pour savoir s’il conviendrait mieux pour le modèle avec ou sans lanière.
L’idée était de développer un vêtement que tout le monde pouvait s’approprier. Une cliente peut choisir le tissu et les finitions de son choix donc c’est vraiment SA blouse.

Ta boutique n’est destinée qu’à tes créations ?

Non, pas du tout. En fait, dès que j’apprécie le travail de quelqu’un et que cela reste dans la lignée « réemploi », on en discute pour savoir s’il ou elle accepterait de vendre ses créations dans ma boutique. Je propose les réalisations de 8 créatrices actuellement.
Après le confinement, j’ai refait une sélection car j’ai voulu élargir à plusieurs alternatives éco-responsables. La sélection se fait vraiment au feeling. Certaines laissent leurs créations pour un an alors qu’ avec d’autres on fait un débrief tous les trois mois pour savoir ce qui se vend bien, etc. Cela reste super bienveillant dans tous les cas et cela fait vraiment beaucoup de bien.

Crédit Photo : Philippe Santantonio

Pour conclure, où peut-on suivre ton actualité et voir tes réalisations ?

J’ai une page Facebook : @wabisabinamur où, en plus de mettre en avant ce que je réalise, je présente aussi les stylistes de ma boutique.

J’ai aussi un compte instagram : wabisabinamur

Et je viens, fraichement, d’ouvrir mon site internet : https://www.wabisabinamur.com/

N’hésitez donc pas à me suivre via l’un de ces réseaux !