Steve Evrard Istat, un tailleur rock’n’roll

Interview de Carine Simao Pires

« Dès que j’ai eu mon diplôme, je me suis dit : il faut que je m’éclate avant de faire des choses sérieuses. En fait, je n’ai plus jamais fait de choses sérieuses ! »
« … quand l’ennui provient d’une situation que j’ai choisie, ça, j’ai du mal à l’accepter. »

Tailleur, styliste, garnisseur, botaniste, designer, cuisinier : Steve Evrard Istat a assez de savoir-faire et de curiosité pour occuper trois vies et demie ! Il nous a ouvert son atelier et revient sur son parcours de tailleur rock’n’roll.

Source Image : Steve Evrard

Cinqmille : Comment es-tu devenu tailleur ?
Steve Evrard Istat : Ça m’a toujours titillé, le monde de l’homme. J’ai grandi avec les films de Jean Gabin ou « Le Samouraï » avec Alain Delon, un film hyper culte pour le métier de tailleur, il n’y a pas mieux niveau égérie de la mode masculine. Après mes études de stylisme, j’ai donc fait un stage chez Scabal, une grande maison de tailleurs à Bruxelles. J’ai ensuite voulu me former, mais il n’y a pas d’école en Belgique. Alors je suis allé dans une école parisienne. Là, j’ai passé des mois à étudier non-stop et j’ai appris le métier.

Source Image : Steve Evrard
Source Image : Steve Evrard

CM : C’est quoi être tailleur, en Belgique, en 2020 ?
SEI : C’est un animal en voie de disparition… ou de renouveau, ça dépend de comment on voit la chose ! Quand j’étudiais à Paris, il y avait 2 autres Belges dans cette école. S’ils ont terminé et sont revenus exercer en Belgique, nous faisons partie des rares tailleurs artisanaux dans le pays.

CM : Comment apportes-tu de la modernité à ce métier ?
SEI : Je lie ma formation de styliste, où on nous demandait de la nouveauté et de la créativité, à ma formation de tailleur où le travail est intemporel. Je pallie les inconvénients d’un secteur avec les techniques de l’autre, pour gagner du temps par exemple – le métier de tailleur prend énormément de temps, tandis que la couture actuelle beaucoup moins. Mes vêtements restent classiques, traditionnels on va dire, mais tu ne trouveras pas la même chose dans les commerces.

CM : Comment faire sa place dans un marché dominé par le prêt-à-porter ?
SEI : À l’heure actuelle, c’est encore difficile. J’ai un métier « alimentaire » sur le côté. En tant que tailleur, j’ai une clientèle de niche, mais assez importante. Je travaille pour des personnes qui ont des particularités physiques, qui ont eu un accident de voiture, de naissance ou autre, et qui n’arrivent pas à trouver ce qu’il leur faut dans le prêt-à-porter. Je travaille aussi pour des personnes plus nanties qui cherchent de vêtements originaux.

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CM : Quelles sont les qualités premières que tu souhaites donner à tes vêtements ?
SEI : Ils doivent être durables. Pour ça, j’utilise des coutures « anciennes », qui ne bougent pas. Je ne travaille qu’avec des tissus de qualité, un peu plus chers que la moyenne, mais qui ne s’usent pas vite dans une utilisation traditionnelle, avec un lavage normal. Quand j’ai terminé, le vêtement sur cintre doit être parfait. Comme c’est un certain budget – même s’il n’est pas excessif –, un vêtement qui sort de mon atelier ne peut pas avoir de défaut.

Source Image : Steve Evrard
Source Image : Steve Evrard

CM : Ton style en trois mots ?
SEI : Classique, contemporain, rock’n’roll.

CM : Ta matière préférée ?
SEI : Le cachemire.

CM : Si tu devais te réincarner en un vêtement ?
SEI : La chemise.

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CM : Raconte-nous un projet marquant.
SEI : Dès que j’ai eu mon diplôme, je me suis dit : il faut que je m’éclate avant de faire des choses sérieuses. En fait, je n’ai plus jamais fait de choses sérieuses ! Un projet que j’ai adoré et que j’aimerais reproduire a été la création d’une collection de pièces uniques avec un artiste peintre. Lui peignait sur un tissu comme si c’était une toile et inversement, je créais un vêtement et lui peignait dessus. On a eu la chance de travailler deux week-ends d’affilée dans les vitrines du magasin Graphica à Namur. Après on a organisé un défilé avec deux amies mannequins qui ont été coiffées par Cédryc, coiffeur aussi namurois… Ce projet a eu une visibilité assez énorme, un magazine de Californie a même voulu en parler ! Après, ce genre d’événements a essaimé.

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CM : Qu’est-ce que tu préfères dans le métier de tailleur ?
SEI : Déjà, le contact avec le client, voir vers quoi il veut aller. Et j’aime aussi l’aboutissement, voir la personne heureuse de son vêtement. Pour moi, c’est la meilleure chose qui puisse arriver, ne pas trahir la confiance que l’on peut avoir vis-à-vis de mon travail.

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CEM : Qu’est-ce que tu aimes le moins ?
SEI : La répétition. C’est pour ça aussi que je n’aime pas le prêt-à-porter. Il y a des obligations ennuyeuses, c’est normal, mais quand l’ennui provient d’une situation que j’ai choisie, ça, j’ai du mal à l’accepter.

CM : Tes principales influences ?
SEI : Quand je crée quelque chose, il y a toujours un système musical derrière. Je suis aussi influencé par tous les autres arts, la photographie, la peinture, le graphisme, l’architecture… En fait, tout m’influence ! Même un plat au restaurant.

Source Image : Steve Evrard

CM : Comment le confinement se passe pour toi ?
SEI : La cassure sociale est dure. Je ne vois plus ma compagne, ma famille… Ça fait partie des moments où on mesure l’importance de passer du temps avec ses proches. Mais j’ai la chance de faire partie du Hang’art, c’est comme une deuxième famille, on se soutient. Ici, je travaille en respectant les règles sanitaires et je vois très peu de monde. Je réalise notamment des commandes de masques et de blouses médicales.

CM : Qu’est-ce qui te manque le plus ?
SEI : Tout ! Les soirées entre amis, l’énergie de travail. À côté de ça, nous avons la chance de vivre dans une ville à taille humaine avec beaucoup d’espaces verts (jardins privés, forêts…), ce qui donne la possibilité de « respirer », contrairement aux grosses agglomérations.

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