Springcoil, le sculpteur de sons

Chronique de Thierry Dupiereux // Photographies de Thierry Dupiereux

Une beauté sombre. Voilà ce qui se dégage de « Mirages & ondulations », le deuxième opus de Springcoil. Sorti au début de cette année, cet album réserve des découvertes passionnantes riches de lyrisme mélancolique, d’électronique habitée et d’atmosphères angoissantes. On en a voulu en savoir plus sur l’homme qui porte, seul, ce projet.   

Crédit Photo: Thierry Dupiereux

À la ville, Springcoil s’appelle Pierre-Emmanuel Maréchal. Il est là, devant nous, les cheveux longs bouclés, expliquant son parcours musical, ses passions, l’origine de ce projet en solitaire. Il remonte donc le fil du temps. S’évade, à 36 ans, de son quotidien de professeur de percussions à temps plein (IMEP, Jumet, Wavre, Gembloux, Binche), pour s’arrêter au début des années 90. C’est là que tout commence. Fils de musiciens, il est contaminé par un virus qui ne le quittera plus. Celui de la musique. Il est âgé de 6 ans avec des débuts percutants.

« Oui, c’est comme ça que ça a débuté. Par des cours de percussions alors que j’étais tout gamin. Mon père était professeur de musique. Jusqu’à sa retraite, il a géré une école où il y avait pas mal d’ensembles. J’ai donc été rapidement intégré dans certains d’entre eux dont un qui s’appelait De Bouche à Oreille. On jouait principalement des musiques du monde.  L’ensemble tournait beaucoup, ce qui m’a permis de faire énormément de concerts jusqu’à mes 18 ans. »

Du collectif au solo

Ensuite, Pierre-Emmanuel décide de rentrer à l’IMEP, à Namur. Il y suit des cours de percussions classiques. Mais sa formation se joue aussi en coulisse avec des expériences qui se moquent des étiquettes et s’abreuvent d’éclectisme. « J’ai joué dans un groupe de heavy metal, Gog of Magog, dont le chanteur s’est tiré après le premier album. Je me suis retrouvé dans un groupe électro qui n’a fait qu’un seul concert. J’ai aussi accompagné le chanteur namurois Thom C avec qui j’ai enregistré le premier album. Sans oublier, ma participation à un groupe de bal moderne qui nous entraînait dans des concerts longs de 3 – 4 heures. » Bref, l’expérience se forge dans des projets collectifs et variés notamment en musique classique. « C’est ma formation de base, mais pas vraiment mon domaine de prédilection. »   

Avec le temps, l’idée d’une aventure en solo commence à titiller les envies créatives de Pierre-Emmanuel. C’est l’électronique qui va venir s’imposer en mode d’expression solitaire. « À la fin des années 90, déjà, je m’intéressais à cette musique de façon appuyée. Internet n’était pas encore vraiment développé alors j’achetais des revues en librairie pour m’informer. Je chipotais avec des programmes. J’expérimentais. Mais ça ne menait pas à grand-chose. » Puis, il y a six ans, l’Andennais décide de reprendre des cours de musique électronique à l’IMEP. Et là, c’est le déclic attendu. « J’ai pu partager avec des personnes qui avaient la même passion que moi. Cela m’a donné une impulsion, l’envie de prendre les choses en main et d’aboutir à quelque chose de concret. »

« Ces rencontres m’ont vraiment libéré »

Springcoil

Springcoil est né de cette impulsion, de cette possibilité d’échanger, mais aussi de ces conseils donnés par des professeurs qui transmettent leurs connaissances dans le souci de voir évoluer, grandir leurs élèves. « Les gens que j’ai rencontrés ces dernières années m’ont fait découvrir plein de choses. Quand je sortais de mes cours, j’avais des listes incroyables d’albums à écouter. Aujourd’hui, on a peut-être accès à tout via le Web. Mais il y a tant, qu’on ne sait plus quoi écouter. » Là, Pierre-Emmanuel a la chance d’avoir des guides pour défricher son exploration des musiques électroniques. « On me disait : Tu dois écouter tel truc pour ça, à telle minute. C’était pointu, précis. J’ai été sensibilisé à des domaines musicaux qui m’avaient complètement échappé, comme l’acousmatique. Ce domaine, je l’avais un peu dénigré, complètement échaudé jadis par un enseignant condescendant. Mais là, c’était différent, j’ai eu un prof qui m’a donné les clés d’écoute. Son cours m’a ouvert l’esprit, m’a permis de m’emparer d’une matière que je n’osais pas investir pleinement. Ces rencontres m’ont vraiment libéré. »

Si le musicien est satisfait de cette évolution, nous aussi. Sans cette impulsion-là, il n’y aurait sans doute pas de Mirages & ondulations.  La formation classique, l’exploration électronique, le défrichage sonore, les rencontres éclairantes, tout cela a façonné cet album. Au rayon influence, Springcoil lâche une référence, pierre angulaire de sa discothèque. « The Fragile de Nine Inch Nails a été une révélation pour moi. Le travail de Trent Reznor a été important dans mon métier de musicien. Je suis devenu un fan inconditionnel. » Dans la foulée, l’homme avoue écouter un peu de tout, traversant des périodes très différentes, allant du heavy metal à la techno brutale en passant par des « choses plus calmes ».

Pour le moment, Pierre Emmanuel, cherche surtout à se nourrir les oreilles du côté de l’électronique expérimentale. Avec toujours, cette volonté d’apprendre et d’échanger, d’humain à humain. « Les musiciens dans ce milieu-là restent assez accessibles. J’achète un disque, je trouve ça génial et j’écris à l’artiste. D’où un échange. Je suis entré de cette façon en contact avec Thamel (Jerôme Mardaga) ou encore Laurent Perrier (musicien parisien, ancien membre de Nox). »

Crédit Photo: Thierry Dupiereux
Crédit Photo: Thierry Dupiereux

« Les sons sont tellement travaillés qu’on ne les reconnaît plus ! »

Springcoil

Voilà pour les assises de Springcoil. Venons-en à cet album. Même si Pierre-Emmanuel n’aime pas top parler technique, on veut en savoir plus sur la façon dont ont été élaborés ces huit morceaux sortis cet hiver. Comme pour son itinéraire, il aime reprendre les choses à zéro. Retour donc au 27 mars 2020, début du confinement covidien. Ce jour-là, sur Bandcamp sort Fragments, six morceaux en format digital. « Pour cet EP, j’ai travaillé en live. Tous les morceaux ont été enregistrés d’une traite. Ensuite je n’ai touché à rien. Il n’y a pas de superposition. Pas de montage. Je m’étais fixé cette contrainte et je voulais voir jusqu’où je pouvais aller. » Le résultat ? Une électronique entre ambient et sonorités industrielles. Qui avec le recul est beaucoup plus ligne claire que Mirages et oscillations même si une piste comme Pentapède semble déjà tracer le chemin à suivre.

« Pour le dernier album, j’ai choisi une voie différente. Je voulais explorer le montage, créer des textures originales, mixer des sources différentes. Les deux principales viennent d’un synthé Lyra et d’un modulaire. Mais j’ai aussi intégré des sons captés à l’extérieur, des field recordings. En fait, je me balade avec mon enregistreur, le casque sur les oreilles, et quand j’entends un son qui l’intéresse, je le prends. Exemple, la fois dernière, je passe près d’un escalator, il générait un bruit assez rythmé. Eh bien ce son-là, il se retrouve quelque part sur l’album. » Cette matière sonore, Springcoil la malaxe, la triture, la sculpte comme il dit. « Les sons sont tellement travaillés qu’on ne les reconnait plus. Mon but, c’était de construire un tout cohérent, une grosse masse sonore complexe qui évolue, raconte quelque chose tout en linéarité. »  

Visuel & organique

Ce qui fascine dans cet album, c’est le côté organique qui surgit de l’électronique. « C’est un effet que je recherche. Je n’utilise pas les machines pour séquencer. Tout ce qu’on entend est le produit d’une action humaine. Il n’y a pas une mélodie enregistrée et puis répétée. La machine est jouée comme un instrument acoustique. Dans la manière de régler un modulaire, on peut lui donner la vie, éviter le côté séquençage répétitif. J’aime aller chercher des variations, créer à chaque son quelque chose de différent. »

Une des grandes facultés des morceaux qui composent cet opus, c’est de suggérer des images. Lorsqu’on évoque cet aspect de sa musique, les yeux de Pierre-Emmanuel s’illuminent. « Les images ? C’est le point de départ ! Parmi mes nombreuses passions, il y a la photographie. Pour cet album, j’avais ainsi des images en tête. Comme un de mes clichés pris en Normandie avec un coucher de soleil sur fond très nuageux. J’avais assombri la photo jusqu’à la rendre très angoissante. C’est une des images qui m’a inspiré. Je me suis dit que j’entendrais bien ce genre de sons dessus…  Après, l’album a vécu sa propre vie, mais au début, l’inspiration est vraiment venue d’ambiances sonores inspirées par certaines photos. Sur l’album, Oscillations est ainsi la BO de ce fameux coucher de soleil. Maintenant, j’essaie d’être assez évasif dans mes titres pour ne pas imposer des images. Cela m’intéresse d’ailleurs de savoir ce que ma musique évoque chez les gens. »

De Bandcamp à la scène

Aujourd’hui, Mirages et oscillations vit sa vie, notamment, sur Bandcamp où il est disponible à la vente depuis le 29 janvier. Sous format numérique, mais aussi en CD autoproduit. « Je sais que tout se fait par streaming aujourd’hui, mais je voulais un résultat final qui passe par un objet fini au-delà du format purement digital. Je ne dis pas que je le referai chaque fois, parce qu’un CD, ça coûte. » On aurait aimé être les premiers à vous parler de l’œuvre, mais un chroniqueur tchèque nous a coupé l’herbe sous le pied. « Il a rédigé un article, il y a quelques jours, sans que je le sache. J’ai été intrigué de voir un afflux de visiteurs venir de République tchèque sur ma page Bandcamp, j’ai retrouvé ce lien qui renvoyait vers mon profil. Ça a été une bonne surprise.»   

Dernière question. Aura-t-on la chance de voir Mirages et oscillations sur scène ? La réponse est non, parce que la façon dont l’album a été composé ne le permet pas. Par contre le projet Springcoil lui pourrait s’accompagner de performances live. « La scène ? J’y pense. En fait, mon projet je l’ai lancé le 27 mars 2020, ce qui pour la scène, vu le confinement, n’était pas vraiment une bonne idée. À l’époque, la logique aurait été de jouer les morceaux de « Fragments » sur scène, ça s’y prêtait. Mais depuis, ma démarche a changé. Je n’ai pas envie de rejouer le premier EP, je suis parti dans autre chose. Je suis dans un travail d’ambiance, de texture. Mon live électronique devra être chaque fois une création, un schéma qui se répète, mais dont le résultat ne sera jamais le même. Je voudrais y intégrer d’autres disciplines visuelles, plastiques. Pourquoi pas de la sculpture ou de la chorégraphie ? Je suis ouvert à tout. »