Perspectives minimales en Belgique, une histoire avant tout

Chronique : Tiffany Vitali // Photos : Tiffany Vitali

L’exposition Perspectives minimales en Belgique se déroule jusqu’au 17 avril au Delta et retrace cent ans de création d’art abstrait dans notre pays. Cinqmille a eu la chance de pouvoir découvrir cette exposition en compagnie d’Anaël Lejeune, programmateur arts plastiques du lieu. En plus d’expliquer le projet et les bases de l’art minimal, Anaël a mis en lumière les démarches artistiques des créateurs·trices.

Ce panorama d’un siècle n’était pas l’intention initiale du projet, comme l’art minimal a seulement émergé dans les années 60 aux Etats-Unis. Néanmoins, l’abstraction géométrique, qui s’est développée au 20ème siècle, a exercé une forte influence sur les artistes belges dès 1960.

Lorsque les artistes américains participaient à des manifestations d’art contemporain en Europe, les billets d’avion entre New-York et la Belgique étaient moins couteux que ceux vers Paris ou Berlin. Ils transitaient donc dans notre pays et, de cette façon, les artistes belges avaient un contact direct avec cette forme d’art. La Belgique est rapidement devenue une terre d’accueil très importante pour l’art minimaliste.

L’art minimal est caractérisé par des formes géométriques simples, réalisées avec des matériaux non nobles et inhabituels pour les beaux-arts, comme du métal galvanisé, des néons, du feutre ou du contreplaqué. Les artistes souhaitent révéler la complexité des jeux d’échelles, de reflets et de lumière entre un objet d’art et son environnement. Par la même occasion, ces matériaux communs sont une manière de rappeler qu’il y a une étroite connexion entre ce qu’il y a dans le musée et ce qui s’y passe en-dehors.

L’exposition Perspectives minimales en Belgique se déploie sur deux niveaux : le premier espace retrace l’évolution de l’art minimal. L’autre mêle, sans ordre chronologique, des œuvres des années 70 à nos jours. Les œuvres les plus anciennes datent du début du 20ème siècle tandis que les plus récentes ont été produites pour l’exposition cette année.

Au premier niveau de l’exposition, sont exposées les œuvres de Jan De Cock, Edmond Van Dooren, Jozef Peeters, Pierre-Louis Flouquet, Victor Servranckx et Felix de Boeck, les peintres abstraits les plus importants du début du 20ème siècle en Belgique. Ils ont la particularité de mélanger deux influences, d’une part l’abstraction, héritée du courant hollandais De Stijl et d’autre part, le futurisme italien.

« Composition » (1920-1922) – Edmond Van Dooren

Edmond Van Dooren, ayant côtoyé les artistes futuristes italiens, a produit une œuvre proche de celles des artistes italiens des années 1910. Les formes géométriques, le mouvement et l’énergie du tableau sont la traduction du renouvellement de la société au 20ème siècle. Un certain nombre d’artistes, dont ceux de De Stijl, voulaient prendre part à ces projets et utiliser un langage plastique inédit. Le vocabulaire abstrait, inexistant dans l’histoire de l’art, était donc parfaitement adapté à ce renouvellement profond.

« Composition abstraite » (1921 – 1923) de Felix de Boeck et « Architecture » (1925) de Pierre-Louis Flouquet

Selon Anaël Lejeune, le tableau de Felix de Boeck représente la vue aérienne d’une ville ou d’un projet d’urbanisme. Beaucoup de ses œuvres donnent l’impression de pouvoir être rabattues sur le plan horizontal

Dans la peinture de Pierre-Louis Flouquet, le travail d’ombres, suggéré par l’utilisation des couleurs sombres, pourrait évoquer des objets industriels tels que des formes modernes de design. Le lien qu’entretient l’art abstrait avec la société moderne transparait dans ces deux œuvres.

« Signe vert » (1967) de Jo Delahaut et « Composition » (1959) de Guy Vandenbranden

Les artistes continuent d’utiliser les formes qui ont été expérimentées dans les années 10, 20 et 30, tout en n’ayant plus de projet politique de renouvellement de la société, mais seulement un projet esthétique. Les deux artistes présentent des jeux de formes, de couleurs avant-gardistes et radicales ; avoir des œuvres d’une telle économie de moyens était inédit dans les années 50.

« Sans Titre » (1984) de Marthe Wéry

Marthe Wéry, peintre de la seconde moitié du 20ème siècle, a essentiellement produit des monochromes bleus et terre de sienne. Autodidacte, elle s’est mise à la peinture après avoir pris connaissance de la production des artistes américains.

Elle s’est également intéressée aux rapports de proportion qui pouvaient s’établir entre une oeuvre et l’architecture dans laquelle elle allait être exposée. Lorsqu’une personne commandait une de ses pièces, elle analysait l’espace, et, dans son atelier, elle réalisait ses toiles en fonction.

« Symmetrische-Asymmetrische reeks op paneel (silver) » (1988-89) de Philippe Van Snick

Philippe Van Snick travaille avec des aplats très simples et, à l’instar de Marthe Wéry, il positionne ses panneaux en fonction de l’architecture. Il utilise principalement des bleus, du rouge foncé tirant vers le noir et du jaune, un rappel aux couleurs diurnes et nocturnes. Cet artiste positionne ses panneaux en fonction de la manière dont la lumière du soleil va pénétrer dans le bâtiment.

Didier Vermeiren, lui, est connu pour se réapproprier les enjeux de l’art minimal de façon humoristique. Les sculptures minimales ne possèdent jamais de socle. Néanmoins, cet artiste a fait le pari osé de ne créer que des socles. Il réalise des moulages de socles existants de sculptures fameuses comme celles de Rodin.

Le grand socle a été réalisé en plâtre, matériau utilisé dans les études de sculpture. Cependant, cette œuvre procure le sentiment qu’elle a été réalisée avec un matériau qui serait utilisé pour faire la version finale. Le petit cube vert, quant à lui, est fait de bronze, telle une œuvre finie. Néanmoins, les traces d’outils n’ont pas été enlevées, donnant l’impression que ce socle n’est pas la version finale.

« Sans titre » (1985) de Didier Vermeiren

Un socle rend normalement la sculpture immuable. Or, ici, Didier Vermeiren rajoute des roulettes afin que ce socle puisse être déplacé.

Au deuxième espace, l’exposition nous transporte dans un univers minimal plus récent.

Ces deux œuvres datent de la fin des années 60 et appartiennent à la série « Espace Perdu ».

Le cube de Guy Mees est recouvert de dentelle produite industriellement, auquel il a ajouté un néon bleu. L’association entre la dentelle et le néon de couleur évoquent les maisons closes. Cette œuvre introduit donc une dimension sociale, qui manquait à l’art minimal américain lors de ses débuts.

D’origine anglaise, Ann Veronica Janssens a réalisé sa carrière à Bruxelles. Elle travaille principalement avec la lumière et les jeux de reflets produits par ses œuvres. C’est pourquoi ses créations ne se contemplent pas de manière statique.

Le cube de verre, rempli de paraffine liquide, est rétro-éclairé et contient une feuille sérigraphiée semi-transparente bleutée. Par ce jeu de rétro-éclairage, cette tonalité bleutée transparaît uniquement lorsqu’on regarde le cube depuis sa face supérieure. Néanmoins, ce phénomène lumineux reste invisible si on regarde le cube latéralement.

Pour créer Ax, Ann Veronica Janssens s’est intéressée aux éclipses du soleil. Dès qu’il y avait une éclipse de soleil, elle prenait l’avion pour se rendre sur place et filmer la scène. L’artiste a essayé de reproduire l’aveuglement du soleil avec une particularité supplémentaire : Ax devient aveuglante uniquement si nous sommes en face de celle-ci.

« Côté Couleurs, Côté Douleurs » (1969) de Lili Dujourie

Lili Dujourie a commencé sa carrière dans les années 60. D’abord connue comme artiste vidéaste, elle s’est progressivement orientée vers la sculpture. A l’époque, avec l’utilisation de matériaux lourds, l’art minimal était considéré comme un art réservé aux hommes. Son œuvre apparait donc comme une critique du système. Elle a utilisé deux plaques d’acier, pesant 150 kg chacune, et les a posées en équilibre contre le mur. Même si ces matériaux sont lourds et solides, ils sont mis dans une position fragile.

L’élément principal de l’installation Stèle est la colonne en béton, qui mesure 1,65 m, tout comme l’artiste. Jacqueline Mesmaeker y a enfui un candélabre, visible sur la radiographie de l’œuvre.

Lorsque l’œuvre a été présentée pour la première fois, elle contenait seulement la colonne en béton. Au fur et à mesure, le tirage, le polaroïd de la première exposition de la pièce, la radiographie et un texte retraçant l’historique de la pièce ont rejoint la colonne pour ne former qu’une et une seule œuvre. Maintenant, Stèle 29*29*165 ne peut être présentée sans un seul de ces éléments.

Même si l’œuvre « Rose, vert, orange, violet » apparaît abstraite aux premiers abords, tous les éléments présentés trouvent leur origine dans des déchets qu’Alice Janne a trouvé sur le sol. Elle les a agrandis 21 fois, ce qui les rend méconnaissables. Lorsqu’elle se promène dans les villes, cette jeune créatrice a pour habitude de collecter les petits objets, qu’elle classifie ensuite dans un document Excel.

Perspectives minimales en Belgique nous fait découvrir les intentions des créateurs·trices d’art minimal dans notre pays. En effet, derrière chaque œuvre, se cachent une histoire, un passé, une anecdote. Cette exposition plonge directement les visiteurs au cœur d’un voyage d’un siècle d’art minimal varié.

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