Le kaléidos-covid

CHAPITRE DEUX : Les lieux alternatifs

Rencontre avec Juliette Le Fevre (Chez Juliette), Élena Biçak (Arsène Café), Jérémy Arnould (Boutique RAmDÂm)

Interview : mdg mdg / Photos : Margaux Voglet

Dans le premier chapitre du Kaléidos-covid, nous avons rencontré des opérateurs subventionnés. Ils admettent très honnêtement avoir été préservés et ont marqué beaucoup d’empathie et de soutien à l’égard des oubliés de la culture : les lieux alternatifs, les métiers de plateau et de spectacles… Dans ce chapitre, nous donnons la parole aux premiers ; le chapitre trois ira à la rencontre des métiers oubliés.

Les lieux alternatifs vivent de la passion et de l’investissement d’indépendants. Le virus et ses conséquences écornent peu à peu cette passion. Le plaisir d’organiser des spectacles et des concerts s’affaisse à mesure que les protocoles sanitaires gonflent. Certains s’acharnent, d’autres renoncent. Jusqu’au coup d’arrêt généralisé. Avec leur fermeture, c’est toute la ville qui s’ennuie et se meurt.

Crédit photo : Margaux Voglet

Je me suis installé comme indépendant pour pouvoir décider de mon avenir, de mon travail, de mon investissement. Et là, notre avenir n’est plus entre nos mains.

Jérémy Arnould « Boutique RamDâm »

Comment vous vous sentez ?

Éléna : Frustrée… On a la frousse aussi.

Juliette : On ne fait plus de projets parce qu’on ne sait pas où on va.

Jérémy : Je me suis installé comme indépendant pour pouvoir décider de mon avenir, de mon travail, de mon investissement. Et là, notre avenir n’est plus entre nos mains.

Crédit photo : Margaux Voglet

Je me demande jusqu’où on va nous empêcher de vivre pour éviter la mort. L’être humain se prend pour Dieu. On a reporté la responsabilité du virus sur chacun et ça a poussé certain.e.s à la délation…

Juliette Le Fevre « Chez Juliette »

Entre les mains de qui ou de quoi est alors votre liberté ?

Juliette : Clairement des politiques. On dépend uniquement de leur décision pour le moment. Je vis au jour le jour. C’est tout ce que je peux faire, attendre la prochaine décision, qu’on ferme, qu’on ouvre, avec masque, avec distance, à dix, à quatre… Je ne dépends que de ces décisions-là.

Comment vos clients ont réagi à toutes ces mesures ?

Juliette : En tant que gérante de bar, j’admets que c’était compliqué à gérer parce qu’un café est un lieu de rencontre, un lieu social, un lieu aussi où les gens boivent, sont plus détendus et font sans doute moins attention. Ce n’est pas comme dans les restos où les gens rentrent, on les assoit et ils t’appellent quand ils veulent commander. En tant que Juliette Le Fevre, je me demande jusqu’où on va nous empêcher de vivre pour éviter la mort. L’être humain se prend pour Dieu. On a reporté la responsabilité du virus sur chacun et ça a poussé certain.e.s à la délation…

Jérémy : On nous a mis dans une situation vraiment compliquée. En tant qu’entrepreneur, on a besoin de faire tourner la boutique, on a envie qu’il y ait du monde et en même temps les gens doivent rester à distance, se désinfecter les mains… On ne peut pas être derrière chaque client et passer notre temps à faire la loi. Au tout début quand on a rouvert, on s’est demandé jusqu’où on devait aller. On ne désinfecte pas tous les livres de la boutique après chaque passage. On met du désinfectant pour les mains à disposition. On essaie de trouver des mesures adéquates… Ce n’est pas plus absurde que les parcmètres… Il n’y a pas de désinfectant pour prendre un ticket…

Crédit photo : Margaux Voglet

Vous pouvez tenir combien de temps à ce rythme ?

Éléna : Faut voir avec les aides et ce qui nous sera imposé au redémarrage, les bulles, les horaires à respecter. La fermeture à 23h, ça a été un coup dur pour l’horeca.

Juliette : C’est sûr que dans le contexte de couvre-feu, autant fermer… Les derniers jours avant la fermeture, j’ai quasiment fonctionné à vide tout en devant continuer à payer mes employées et mes charges. Là, j’ai liquidé mon stock, j’ai coupé mes frigos, ma machine à glaçons, mon beer cooler. Mes charges diminuent et, surtout, j’ai pu mettre mes deux employées en chômage temporaire. Je dois encore payer le loyer, un résidu de charge, le Bancontact, la Sabam…

Vous avez le sentiment que les mesures sont excessives et que les aides ne sont pas proportionnelles aux contraintes ?

Juliette : En juin, c’était tout à fait raisonnable : fermeture à 1h du matin, tables de dix, service aux tables. Ces mesures ne nous empêchent pas de travailler. C’est devenu plus compliqué par la suite : tables de quatre, puis fermeture à 23h. Les gens n’ont plus envie de sortir dans ce contexte-là, ça n’est pas gai, ni spontané.

Éléna : Et puis on nous impose une casquette de policier et on n’est plus du tout dans un esprit d’accueil chaleureux.

Quand on a annoncé la première période de fermeture, qu’est-ce qui vous est passé par la tête ?

Éléna : La première fois, j’étais chez toi, Juliette… On parlait alors de dix jours et on s’est demandé ce qu’on allait faire pendant ce temps-là. C’était vraiment la catastrophe. Cette deuxième fermeture, tout le monde s’y attendait…

Jérémy : On revit la même chose mais notre état d’esprit est différent. Après la surprise de la première fermeture, on ressent de la frustration. On préfère des mesures fortes que des demi-mesures. Je préfère aussi fermer que de fonctionner à moitié.

Quelles mesures vous auriez préconiser ?

Juliette : Je ne suis pas politicienne, donc je peux juste dire ce que je voudrais pour mon bar : revenir à des tables de dix et continuer à fonctionner avec ce virus.

Dans le cadre de votre programmation culturelle, vous pouviez réunir les conditions d’accueil des publics ?

Éléna : Oui parce qu’il faut vivre avec et donc il faut se renouveler, trouver d’autres façons de faire. Ça demande beaucoup plus de préparation parce que c’est un autre travail : prendre des coordonnées, réserver, organiser les groupes, placer les chaises, doubler les spectacles pour respecter la jauge de 20 personnes au lieu de 50, désinfecter les chaises, les tables, les poignées de porte, les toilettes, vérifier que tout le monde porte bien le masque… Ce n’est plus aussi marrant. On a perdu les bons côtés du métier.

Crédit photo : Margaux Voglet

Les gens ont quand même répondu, vous étiez sold out ?

Éléna : Ah oui, les gens ont suivi. Ils avaient envie de sortir et de vivre normalement. Sauf la dernière semaine, ils ont pris peur et on a eu beaucoup d’annulations.

Les artistes ont joué le jeu et ont accepté de doubler les prestations ?

Éléna : Ils ont envie de jouer aussi. Ils ont besoin de continuer à vivre et de jouer. Il y en a qui ne voulaient pas prendre de risque et qui ont annulé.

Vous avez tout de même organisé un concert à la boutique. Comment ça s’est passé ?

Jérémy : On a assez vite fait le choix de tout annuler. L’unique raison pour laquelle on organise des concerts, c’est parce qu’on y prend du plaisir. Mais ça ne nous amuse pas de le faire dans ces conditions. Ça ne m’amuse d’ailleurs pas en tant que public. Je n’ai pas envie de porter encore le masque alors que je le mets déjà toute la journée, de rester assis, de faire attention… Le seul concert que nous avons maintenu était une collaboration avec l’asbl Jazz9. Le budget était disponible et c’était important d’en faire bénéficier les musiciens.

Le public et les artistes sont demandeurs. On a reçu plus de propositions spontanées cet été que les autres. Les semaines qui ont suivi ce concert, on recevait coup de téléphone sur coup de téléphone… Les artistes ont besoin de travailler. Et le public a besoin de sortir. Alors que les concerts de jazz remportent rarement un franc succès, là on a dû refuser énormément de monde.

Juliette : Nous, on voulait intégrer une dimension culturelle au bar, une fois par mois à partir de juin. On nous a juste coupé l’herbe sous le pied. Et avec les contraintes successives, c’était trop compliqué et on a renoncé. C’est dommage parce qu’il y a une demande énorme et il y a une offre énorme aussi.

Crédit photo : Margaux Voglet

Comment vous voyez l’avenir à court, moyen et long termes ?

Juliette : Je pense qu’on va être fermé jusqu’en janvier donc je n’ai aucune perspective pour le moment. Je n’ai plus d’espoir, je vis au jour le jour et je ne compte plus sur rien. J’espère juste tenir jusqu’à ce qu’on puisse rouvrir et que ma clientèle sera encore là. En attendant, je vais chercher un petit boulot.

Éléna : On réfléchit à faire une cuisine pour travailler aussi sur le temps de midi, d’autant plus si on doit de nouveau fermer à 23h. Mais on doit faire de gros investissements et la période est tellement incertaine. On a plein de projets mais est-ce que ça vaut le coup de les mettre en place maintenant ? Ou est-ce qu’il faut justement le faire maintenant qu’on a le temps de les préparer ?

Subtilement, on nous prend des petites choses. Ça passe tout seul parce qu’on est en période de crise. On nous grappille des libertés petit-à-petit, mais à quoi reviendra-t-on après ?

Élena Biçak « Arsène Café »

Si vous aviez devant vous un représentant du gouvernement, qu’auriez-vous envie de lui dire ?

Jérémy : C’est une situation tellement complexe, on ne ferait peut-être pas pire mais on ne ferait pas mieux non plus. Je regrette juste l’absence de stratégie ordonnée. C’était le cas au premier confinement et c’est encore le cas. On a besoin de savoir un peu à l’avance ce qui nous attend et qu’ils décident clairement, même si c’est un mois de confinement de trop. Tant qu’on le sait à l’avance et qu’on peut s’organiser. On ne sait pas travailler avec des perspectives de semaine en semaine.

Éléna : Moi, j’aurais envie de soulever le non-sens de certaines règles et la privation de liberté. Par exemple, ce couvre-feu de minuit à 5h du matin. Si on ne peut plus vendre d’alcool à 20h et que tout est fermé à 19h… À quoi ça sert ? Subtilement, on nous prend des petites choses. Ça passe tout seul parce qu’on est en période de crise. On nous grappille des libertés petit-à-petit, mais à quoi reviendra-t-on après ?