Interviews – Dans le monde de l’organisation d’évènements musicaux.
« A Namur, il y a une fuite des gens intéressés par les concerts vers Liège, Bruxelles ou Charleroi. »

Par Nicolas Loriers

Photo : Viktor Boulanger

Les rencontres sectorielles du CRC Namur pour les organisations d’évènements musicaux ont eu lieu le 24 novembre 2021. En plus du compte-rendu de celle-ci, disponible ici, nous vous livrons deux interviews de personnes y ayant participé, pour creuser les problématiques évoquées lors de celles-ci et raconter plus en détails certaines réalités du secteur, et les spécificités de celui-ci à Namur.

Le premier interviewé est Antoine, organisateur d’évènements à Namur depuis une dizaine d’années au sein de divers collectifs, et cocréateur du collectif Trust qui vise à développer les soirées techno et électro dans la capitale wallonne.

Le second est David, coordinateur au sein de l’association Court-Circuit. Il y est entré en 2005 et continue de mettre son énergie au service des missions de cette ASBL devenue fédération des organisations d’évènements musicaux.

L’interview d’Antoine nous livre le regard d’un acteur de terrain sur la situation, là où l’expertise de David nous aide à comprendre pourquoi Namur, comparée à ses voisines Liège, Bruxelles ou Charleroi, ne brille pas sur le plan de la musique live voire sur le plan culturel dans son ensemble.

Est-il seulement possible de dynamiser Namur, ou les pavés de ses rues sont-ils définitivement hermétiques au rythme des musiciens et DJs ? Les mots récoltés ici offrent un début de réponse, et les perspectives, même si difficiles à appréhender, semblent bel et bien exister.

Antoine : Namur et Techno, pas le même BPM ?

N : Bonjour Antoine, peux-tu tout d’abord brièvement te présenter et nous raconter ton parcours dans le monde de l’organisation d’évènements ?

A : Bien sûr ! Je suis DJ et compositeur de musique électronique, orienté vers la techno et la minimal techno. J’en suis venu à organiser des évènements pour une raison très simple : je voulais présenter de nouvelles choses et faire connaître des artistes peu connus au public namurois.

J’ai coorganisé des concerts ou soirées au sein de plusieurs entités : le KHC, collectif focalisé sur des soirées dubstep/drum’n’bass/électro avec des DJs peu connus ; Festivibe, collectif avec lequel on a organisé quelques soirées techno Boulevard du Rhum ; et enfin, récemment, le collectif Trust que j’ai cocrée avec Clément.

N : Quels sont tes objectifs et celui de ton compère avec Trust ?

A : Le but est toujours le même : présenter des artistes peu connus à Namur. Mais, cette fois-ci, on veut aussi développer la scène techno à Namur. On sait que des gens s’y intéressent mais il y a trop peu d’évènements pour les fédérer. On veut remplir ce rôle pour permettre à la scène de se développer. Et même, pourquoi pas, que cela crée sur un plus long terme des vocations, que des gens s’intéressent à la techno et ses sous-genres, s’intéressent au Djing, décident de s’y essayer, etc.

Soirée Truste à La Banque – Coffre à Culture

N : Quelles sont les particularités de Namur au niveau de l’organisation d’évènements, que ce soient les avantages ou les inconvénients ?

A : L’avantage, c’est que vu que la ville est petite, les amateur.ices de musique électronique forment un petit microcosme. De ce fait, l’ambiance est hyper conviviale et familiale dans les évènements, et organiser ceux-ci reste un plaisir. Il y a peu de prises de têtes. De plus, vu qu’il y a peu d’évènements à Namur, certaines personnes extérieures profitent de ceux-ci pour venir se faire connaître par chez nous.

D’un autre côté, cet avantage est aussi un inconvénient. Etant donné que c’est un microcosme, il est difficile de faire venir des gens d’ailleurs, de Bruxelles ou de Liège par exemple, qui ont déjà la possibilité de jouer par chez eux pour un plus grand nombre.

Un autre problème lié à la ville et sa disposition est le manque de lieux de grande ampleur qui permettraient de ramener des artistes plus connus et qui toucheraient plus de gens. Il n’y a pas, à Namur et dans ses alentours proches, des grandes usines ou hangars désaffectés qui auraient pu être réinvestis pour des évènements culturels. Les salles de concert sont elles aussi de capacité assez réduite.

De plus, les espaces culturels existants sont peu friands de soirées techno et il n’y a très peu voire pas d’espaces ouverts à des propositions de collectifs. Il y a, selon moi, un manque d’incitations à organiser des évènements culturels à Namur.

N : Ce n’est pas assez poussé par la ville, ses politiques ?

A : Oui, mais il faut aussi pouvoir se remettre en question. Est-ce qu’on a ouvert les bonnes portes, est-ce qu’on a assez creusé ? Probablement pas. On a peut-être trop compté sur nous-même sans trop chercher à aller débloquer des subsides, etc.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on a participé à la réunion du CRC.  On veut trouver des relais, des personnes qui peuvent créer des ponts entre les organisateur.ice.s d’évènements et les autorités.

Néanmoins, peut-être que la ville devrait faire un premier pas en avant pour nous aider.

N : Quelqu’un parlait lors de la réunion des problèmes à Namur liées aux heures de fermeture. Tu sais m’éclairer là-dessus ?

A : Il y a un problème de permissivité par rapport aux horaires et pas que pour les organisations d’évènements mais aussi pour les bars. Dans la capitale de la région wallonne, c’est bizarre d’être obligé de fermer à 2H.

Vu qu’on n’a pas vraiment de lieux propices, on organise souvent des soirées dans les bars. Et on est donc soumis à ces horaires. Si tu veux faire une soirée avec plus de deux artistes, avec une liste d’artistes chouettes et fournies, t’es obligé de commencer tôt, à 18H. Mais les gens ne viennent pas ! A ces heures là, ils mangent, boivent un apéro, et donc ils arrivent quand même plus tard. Ils restent quelques heures en soirée, et personne n’en profite vraiment à fond.

La seule salle qui peut fermer plus tard c’est le Belvédère. Ils peuvent fermer à 5H. Mais c’est une ASBL qui gère donc c’est aussi difficile de faire des soirées de plus grande ampleur dues à leurs conditions.

Belvédère

A cause de ce couvre-feu, si les jeunes veulent s’amuser, ils le font dans des maisons ou kots et créent des problèmes de voisinage. Ou ils vont dans d’autres villes, parfois juste pour une soirée, souvent pour toute une vie. Dans le premier cas, ça peut renforcer les risques sur la route. Dans le deuxième cas, c’est de la richesse qui est perdue pour la ville, elle perd des impôts et une population jeune et innovante.

N : J’ai moi-même effectivement plein d’amis, presque tous à vrai dire, qui sont partis de Namur pour Bruxelles. Ça joue peut-être aussi sur le fait que ce microcosme dont tu parlais est difficile à agrandir car tout le monde s’en va et ça ne se renouvelle pas beaucoup ?

A : Clairement. Je pense que, malgré ça, il y a plein de jeunes et de gens qui sont demandeurs et demandeuses d’évènements mais à Namur rien ne bouge. A travers le monde, le secteur de la musique techno est en plein boom. Rien n’est mis en place et rien n’est prévu pour nous aider à développer ça.

On ne demande pas l’aumône ou des subsides pour tous nos évènements mais, par exemple, la mise à disposition d’un lieu aux normes de sécurité, quelque chose comme ça.

Si je dois résumer les problèmes rencontrés pour les organisations d’évènements de musique électro, c’est vraiment ces deux-là : le manque d’endroits et le manque de flexibilité au niveau des horaires.

N : Qu’avez-vous retiré de la rencontre ?

A : Plusieurs choses. La première, très concrète, c’est que le passage en ASBL est un passage obligé pour faire des démarches vis-à-vis des autorités publiques et être écoutés.

La deuxième, c’est travailler les synergies avec les organisations déjà crées comme le CRC, 5000db. On voulait réseauter, s’échanger des idées. On est plus forts à plusieurs.

On va, par exemple, et si les conditions le permettent, organiser en avril un évènement à la Banque – Coffre à Culture (ndlr. ancienne Fortis – gérée par le Comptoir des Ressources Créatives), en coproduction avec d’autres organisateurs d’évènements. L’objectif est de proposer trois jours de concerts, avec du rock le vendredi, de la techno le samedi et un dernier collectif – qu’on cherche encore – le dimanche pour un autre genre musical.

N : T’as eu des retours de 5000dB ?

A : Ils ont fait un appel aux membres il y a peu auquel on a répondu. Depuis, rien de spécial. Je suppose que ça prend un petit peu de temps car beaucoup de membres de ce collectif sont membres d’autres ASBL, puis pour l’instant dans l’évènementiel on est tous un petit peu en attente.

N : C’est marrant que tu évoques cette soirée avec un mélange de genres populaires. Je sais que Clément et toi aviez parlé d’une discrimination possible entre musiques électroniques et des genres plus classiques à Namur.

A : C’est clair. C’est difficile de juger cela au niveau des autorités vu qu’on n’a pas encore fait beaucoup de démarches auprès d’elles. Mais quand on va voir des gérants de bar, on sent la crainte du tapage, d’avoir à faire à des sauvages. Namur est une ville qui aime ses clichés, mais il ne faut pas se dire « c’est comme ça et puis c’est tout », il ne faut pas s’en contenter. Le milieu de la musique électronique est, je pense, peuplé de personnes intelligentes et sensibles, même si la musique va certes un peu plus fort. Si on permettait d’avoir des endroits dédiés à l’écart des habitations, le problème est directement réglé.

Cette méfiance, c’est dommage. Il y a plein d’artistes talentueux à Namur, que ce soit des DJs, des peintres, des écrivain.e.s, … Le débat est le même pour toute forme d’art. La culture à Namur est étouffée, c’est en tout cas le ressenti que j’ai.

N : Je peux le ressentir aussi. Et ça reste peut-être les mêmes soucis que tu as pointé, le manque de lieu et de flexibilité d’horaire.

A : C’est clair. La seule ouverture de Namur c’est le cinéma car on a Cécile de France et Poelvoorde. Alors qu’on a deux DJs house namurois qui sont des stars internationales dans leur domaine, Loulou Players et Kolombo. Au Brésil ce sont des dieux, ils sont numéro 1. Mais personne ne le sait ici.

Dj Kolombo

N : j’avoue que je ne savais pas.

A : Personne n’en parle ici alors que Kolombo a des morceaux remixés par plein d’autres DJs, il a des millions de vues et d’écoutes, c’est vraiment une star. Rien n’est fait par la ville pour mettre en avant ce patrimoine-là.

David : « A Namur, il n’y a quasiment personne dont l’organisation de concerts est le véritable métier »

Photo : Van’s

N : Bonjour David. Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours professionnel ?

D : Bonjour. Prépare-toi, il y aura beaucoup de name dropping [rires]. J’ai été engagé en 2001 par le Conseil de la Musique pour m’occuper du magazine Accroches (qui est devenu Larsen depuis) et de la coordination des Fêtes de la Musique. Avant ça, j’ai notamment animé une émission de radio sur les ondes d’Equinoxe FM, j’ai été journaliste à TV Lux et ai dû, à la suite d’un stage, géré un ballet classique.

Je rejoins Court-Circuit en 2006 pour coordonner le réseau Club Plasma. Court-Circuit obtient cette année-là un budget dans son contrat-programme pour professionnaliser dix organisations d’évènements musicaux en Fédération Wallonie-Bruxelles [NDLR : à l’époque encore appelée Communauté Française de Belgique].

N : Comment s’est déroulé la professionnalisation de ce réseau de dix organisations d’évènements musicaux ? Avaient-elles déjà toutes une salle ?

D : Certaines avaient déjà un lieu fixe (l’Atelier Rock, l’Entrepôt), mais à Mons ou Charleroi par exemple, il n’y avait encore rien. Des lieux ont été rénovés ou crées, comme le Reflektor à Liège géré à la suite de ce programme par l’équipe de la Soundstation.

A Namur, il y avait cinq petites associations qui se sont regroupées pour créer l’ASBL Panama. Elles cherchaient un lieu fixe pour développer leurs activités et y organiser des concerts. C’est grâce au soutien du programme Club Plasma, et donc de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Court-Circuit, qu’est né le Belvédère. La salle n’était pas du tout équipée à l’époque, comme beaucoup de lieux de concert en Belgique d’ailleurs, et grâce à ce fond commun il y a eu un budget pour en faire une salle de concert professionnelle.

Court-Circuit a aussi géré la promotion de ces salles. Le but était de leur créer une image commune pour attirer l’attention des médias et des politiques locaux et développer l’intérêt pour les musiques actuelles et pour les lieux abritant des concerts.

On avait 10 lieux dans 10 villes différentes. On a fait au début une communication globale. On savait très bien que les gens n’allaient pas se déplacer de Bruxelles à Arlon ou de Arlon à Mons, mais c’était important de montrer que les acteurs et actrices des musiques actuelles se concertaient, se professionnalisaient et étaient dans une dynamique commune. Que ce n’était pas des rigolo.te.s [rires]. Ils et elles étaient là pour bosser, pour accompagner des artistes professionnel.le.s mais aussi pour accompagner des artistes émergent.e.s, les aider à développer un projet musical cohérent, à jouer dans des conditions professionnelles et techniques irréprochables et leur permettre de pouvoir toucher un public plus large.

Avant la création de ce réseau, les concerts, partout en Wallonie, c’était dans des conditions assez déplorables. C’était géré uniquement par des gens qui travaillaient la journée, avec du matériel emprunté et usé qui sonnait mal. Presque personne n’en vivait et il y avait peu d’organisations. Les organisations de concert avaient toujours un fonctionnement très punk, pas de moyens pour les ingés son, des locaux pas insonorisés, des pompes pas nettoyées, …

L’apport de Court-Circuit a été de trouver l’argent pour développer une promotion commune, investir dans du bon équipement et surtout faire rencontrer ces organisations pour qu’elles travaillent ensemble sur le développement de leurs activités.

Ce programme s’est étalé sur dix ans. Et depuis son début il y a 15 ans, y a pas à dire, y a eu du progrès !

Aparté : L’histoire de Court-Circuit

Court-Circuit est une ASBL crée en 1992. Au début, son but est d’aider des artistes wallon.e.s dans la professionnalisation : notamment en gérant leur tournée ou en sortant des compilations visant à les exposer. Elle chapeautera notamment les compilations Dour New Grass, qui servent à mettre en avant les artistes de la Communauté Française participant au festival.

Avec toujours cette même envie, et grâce à l’obtention d’un contrat-programme et de subsides de la part de la Communauté Française, l’ASBL met en place en 1997 le Concours Circuit. Grâce à plusieurs soirées concerts, les artistes francophones peuvent présenter leur projet musical aux professionnel.le.s de la musique (journalistes, bookers et bookeuses, attaché.e.s de presse, salles de concert, programmateur.ice.s, etc. ) et les lauréat.e.s se voient présenter des offres permettant de lancer leur carrière à plus grande échelle. C’est aussi, au début, l’occasion pour beaucoup de groupes de jouer sur scène pour la première fois. Aujourd’hui, ce sont souvent des projets musicaux plus aboutis qui l’emportent.

Pendant 10 ans, ce concours ne cesse de gagner en popularité. Court-Circuit crée de plus en plus de liens avec les festivals wallons qui se créent. En effet, dans une scène où il y a peu de professionnel.le.s, il est plus facile pour les acteurs et actrices du milieu de concentrer leur énergie sur un festival ponctuel que sur la gestion d’une salle avec une programmation hebdomadaire. Et c’est d’ailleurs, à l’époque, ce qu’il manque au paysage musical wallon : des scènes professionnelles, des scènes d’envergure « internationale », qui, même si elles sont locales, permettent aux artistes s’y produisant de passer un cap.

C’est pour cela que le projet Club Plasma né en 2006. Pendant 10 ans, l’ASBL va se focaliser sur ces 10 lieux et les aider à se développer et se professionnaliser.

Une fois cette mission accomplie, l’ASBL s’ouvre, en 2017, à de nouvelles organisations d’évènements musicaux. Ils ont eu le temps de bâtir des ressources (des modèles de contrat, des accords-types avec la SABAM, etc.) et peuvent en faire profiter ceux et celles qui en auraient besoin.

En 2020, Court-Circuit change de statut. Elle devient une fédération professionnelle des organisations de concerts, la seule en Fédération Wallonie-Bruxelles. L’entité, riche de ce nouveau statut, est maintenant autour de la table avec la ministre de la Culture dans la chambre de concertation pour le secteur musical, et donne ses retours sur des enjeux importants : la musique face à la numérisation ou aux enjeux écologiques par exemple. Mais, cette même année, la crise du Covid arrive, et si elle amène avec elle de nouvelles problématiques, David m’explique qu’elle a néanmoins permis une prise de recul permettant de mieux déceler les problématiques phares du secteur.

N : Quels sont les problèmes phares du secteur musical wallon aujourd’hui ?

D : On a décelé trois grands axes : la visibilité, l’intersectionnalité et la précarité.

Concernant la visibilité, on s’est rendu compte qu’il y a un travail de communication qui reste à faire. On essaye de donner des outils à nos membres pour toucher plus de public. On a par exemple réussi à négocier avec la RTBF des captations d’artistes dans les lieux de nos membres durant la crise sanitaire. Le but est que les salles de concerts soient connues et identifiées.

L’intersectionnalité, c’est-à-dire la lutte contre toutes les inégalités et discriminations, qu’elles soient liées à l’origine, le sexe, l’orientation sexuelle, etc. C’est notamment la place de la femme dans le secteur musical. On travaillait déjà un peu sur cette thématique. La pandémie nous a permis de prendre du recul et de tout reprendre depuis le début. On a réussi à mieux préparer et soutenir des projets féminins, ainsi qu’à notre échelle, se mettre à viser la parité dans nos actions.

Le dernier point, c’est donc celui de la précarité. On le savait, les musiciens sur scène ne sont pas payés comme des comédiens de théâtre. On a pris le temps de réfléchir pour pouvoir dépasser ce constat. La richesse du secteur musical c’est qu’il n’y a pas de cloisonnement clair entre professionnels et amateurs. Il y a souvent les deux dans la même soirée. Ce qui fait baisser le salaire moyen des artistes, alors que c’est normal que des amateurs et amatrices soient moins payé.e.s, c’est comparable à un stage, ils et elles font leur gamme. C’est une subtilité qu’on doit prendre en compte dans nos calculs. Mais c’est bien entendu normal et logique qu’au bout d’un moment si les gens tournent partout, ne font plus que ça de leur vie, il y ait un cachet plus conséquent qui se dessine.

La différence entre le théâtre, le sport et la musique, c’est que la personne qui fait de la musique répond à la demande du marché. Elle ne gagnera sa vie que si elle vend sa musique, s’il y a un public pour payer des places de concert. Il faut trouver son marché et construire son modèle économique pour pouvoir vivre de son art. Travailler en tant que musicien.ne, c’est se créer un vrai business entrepreneurial.

Ce qui est cependant clair, c’est qu’aucun artiste ne peut vivre de sa musique en visant uniquement le marché wallon, car le territoire est trop petit. L’artiste doit s’exporter. C’est cette exiguïté du territoire qui crée aussi la précarité. Mais il y a des perspectives qui n’existaient pas avant et permettent de passer les étapes plus vite, comme le Concours-Circuit.

N : Ça donne une bonne vue d’ensemble de Court-Circuit et du secteur. Maintenant, selon toi, quelles sont les particularités et spécificités, concernant l’organisation de concerts, de la ville de Namur ?

D : A Bruxelles, c’est déjà très vivant. La ville de Liège est aussi dynamique, et Charleroi a réussi en très peu de temps à proposer un véritable essor culturel. Mais le constat a toujours été celui-ci : c’est plus difficile à Namur.

Le siège social de Court-Circuit s’est déplacé il y a peu à Namur. On voulait être plus ancré en Wallonie pour mieux développer les musiques actuelles en son sein. Les autorités politiques ont passé un appel d’offres pour réaliser des études économiques auprès du secteur culturel. Avec d’autres fédérations musicales, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose avec le milieu musical. Vu qu’on était la seule fédération du consortium située en Wallonie, on est devenu pilote d’un consortium et on s’est lancé dans ce projet.

La finalité, c’est de montrer qu’il y a des opérateurs et opératrices en Wallonie et qu’ils ont un intérêt à y être. Certes, ils et elles dépendent beaucoup de Bruxelles pour dynamiser les artistes, pour la circulation des artistes et la visibilité de ceux et celles-ci à l’étranger mais ce n’est pas en fuyant la Wallonie qu’on va réussir à la développer. Il faut montrer qu’il y a des choses qui existent, et on sait qu’il y en a.

Concernant Namur, je trouve qu’il y a un toujours un essoufflement des projets culturels par manque de soutien et de motivation sur le long terme. Il y a moins d’initiatives locales et dans l’ensemble moins d’efforts des groupes locaux mis dans la culture qu’à Liège ou Charleroi. Il y a peut-être aussi moins d’envie politique.

Si on habite à Namur, ce n’est pas pour le dynamisme culturel, ce n’est pas pour revitaliser une niche industrielle qui à défaut d’autre chose a besoin de la culture. Namur a déjà un beau patrimoine architectural, une belle situation économique commerciale, les petits commerces y sont très importants. Il n’y a donc jamais eu besoin d’y développer l’offre culturel comme Charleroi et Liège ont eu besoin de le faire.

N : C’est moins une nécessité, un truc vital.

: Oui, il n’y a pas eu un besoin de revitaliser des anciens bâtiments, de revaloriser ça. Il n’y a d’ailleurs pas de bâtiments industriels. S’il y avait une usine désinfectée à côté du centre de Namur, il y aurait peut-être eu quelque chose à faire. Il y a le Grand Manège qui est devenu une structure très « classique » et les Abattoirs qui sont plus généralistes. Mais rien n’est réaffecté pour être dédié aux musiques actuelles.

Abattoirs de Bomel

N : Le problème de Namur serait donc cette absence de lieux à remodeler mais peut-être aussi « l’absence » ou en tout cas le manque de lieux culturels ?

D : Il y a plusieurs choses.

Premièrement, la question de l’infrastructure. On ne va pas démolir des bâtiments dans le centre de Namur comme on pourrait démolir une ancienne gare des bus à Liège ou revitaliser une usine à Charleroi. Ce n’est pas possible à Namur.

Deuxièmement, il y a aussi peu de gens qui se sont dit « Je vais quitter mon boulot pour créer une infrastructure culturelle ». Ils savent bien que, s’ils font ça, ils vont droit dans le mur. Car on sait qu’il y a très peu de perspectives. On sait que le public namurois friand de culture se barre de Namur. Ils se barrent peut-être le temps d’une soirée ou peut-être le temps d’une vie. On sait qu’à Namur il n’y a pas ce besoin de nouvelles institutions culturelles. Là où à Liège, à Charleroi, il y a de la place car il y a de la demande.

À la suite de ce constat, on sait que le travail à Namur est donc double : il faut créer ce besoin en plus de créer un lieu. Il faut créer un besoin et fidéliser un nouveau public.

Prenons un exemple, celui du Kultura. A Liège, il y a déjà plein d’associations, et plein de gens intéressés, plein de public. Ils et elles se sont « rencontré.e.s » et ont crée.e.s le Kultura. A Namur, il faut créer cette dynamique entre les associations et puis créer le public.

Je crois aussi que le public namurois est friand de découvertes, de nouveautés et n’a pas peur de se déplacer. Pour le voir positivement, c’est l’avantage d’être au centre de la Wallonie. Pour le public liégeois ou de Charleroi, c’est deux fois plus long d’aller à Liège ou Charleroi que pour ceux partant de Namur. Il faut avoir ça en tête. En une heure, en partant de Namur, on est partout.

C’est là une autre des principales difficultés :  Namur est en concurrence avec ces trois villes (Bruxelles, Charleroi, Liège). Et, dans ces trois villes, il y a des savoir-faire de plusieurs années avec surtout des gens dont l’organisation d’évènements est le métier à temps plein. On va donc bénéficier d’un savoir-faire, d’une organisation avec appui des politiques, avec une assise et un ancrage local. Ici à Namur, il y a plein de difficultés pour les opérateurs et opératrices.

Enfin, pour moi, la principale difficulté de Namur en la matière se trouve justement dans le fait qu’il y ait très peu de personnes pour qui organiser des concerts est un métier à temps plein, là où il y en a plein à Charleroi, Liège ou Bruxelles.

Kultura

N : Ce serait quoi pour toi les pistes à creuser en priorité pour que la situation change ?

D :  il faudrait oser l’entrepreneuriat. Ça veut dire aussi avoir les pieds bien sur terre. Il faudrait étudier les possibilités d’un business model pour développer un lieu sur Namur qui permettrait à des gens d’en vivre. Je ne suis pas sûr que ce soit un lieu 100% musical. Il faudrait un lieu qui est peut-être une offre différente de ce qui existe déjà.

Je constate en effet qu’à Namur il y a beaucoup de lieux qui ont plus ou moins le même type de programmation, le même type de capacité et donc, forcément, le même type de public. Nous, on est très content avec le Concours Circuit car quand on sort un groupe comme Glauque ou Tukan, on sait à l’avance qu’ils vont faire toutes les salles de concert de Namur. Mais qu’en est-il pour un groupe de metal ou de hip hop ? Qu’en est-il pour le reste ? Où vont-ils ?

C’est logique qu’un centre culturel soit plus « mainstream ». Il manque peut-être à côté des scènes pour des musiques de niche. Contrairement à Liège ou Bruxelles, je sais qu’il est difficile pour Namur d’avoir des salles spécialisées mais ça permettrait de clarifier l’offre. Reste la question du qui va faire quoi, qui est un autre problème.

Faut-il même des spécialisations ? Il faudrait une étude de marché, une réflexion approfondie qui permettrait de mener ça à bien. Et pour mener ça à bien, ce qui manque peut-être avant tout c’est le dialogue entre tous les opérateurs et opératrices de la région.

Q : Hormis le Belvédère, y a-t-il d’autres salles namuroises qui font partie du réseau Court-Circuit ?

D : Non, c’est la seule à Namur. On n’arrive pas à en avoir d’autres. Ce qui est en fait logique car, l’une des conditions pour être membre de Court-Circuit, c’est d’avoir un ou une référent.e professionnel.le disponible en journée. Quelqu’un qui travaille sur de l’organisation de concerts toute la journée, même si c’est sans lieu fixe. Même si cette personne n’est pas salariée mais qu’elle aspire juste à en vivre et qu’elle développe juste son entreprise de diffusion de musiques actuelles. Mais il n’y a pas ça à Namur, il n’y a pas de programmateur.ice permanent.e disponible pour nous rejoindre même via Zoom durant la journée. Les choses que l’on fait et desquelles on discute, on ne peut pas toujours en parler après 20H, c’est parfois long et compliqué. Et surtout, en temps normal, en soirée, nos membres organisent leurs concerts.

On aimerait juste quelqu’un qui se dise « Je suis à temps partiel mais mon vrai boulot est à côté. Mon objectif est de développer une activité durable de diffusion de musique actuelle donc je sais me rendre disponible ». Des gens dont c’est le métier ou le métier potentiel, qui oseront prendre du temps pour développer ça et se battre pour ça. Des gens qui en journée iront voir des politiques, feront des dossiers, iront à des réunions, rencontreront des gens.

Car un bon responsable ou une bonne responsable de lieu culturel, ce n’est pas quelqu’un qui programme ce qu’il ou elle aime ou ce qui correspond au marché. C’est quelqu’un qui concerte les acteurs et actrices d’une localité. Il ou elle va voir ce qui plait aux jeunes, fait le tour des institutions culturelles, réfléchit à comment compléter l’offre existante, analyse le marché, essaye de créer une demande sur celui-ci, cherche des exclusivités, quelqu’un qui essaye de réconcilier l’ensemble des acteurs et actrices d’un certain secteur et qui en même temps essaye d’amener de nouvelles personnes dans ce secteur et que des gens s’intéressent à celui-ci.

J’ai conscience que ce n’est pas quelque chose de facile. Même si on a juste un mi-temps à côté, il faut y aller. Les contacts avec les bookers et bookeuses, les écoles, les politiques, les publics, les institutions culturelles, … C’est un sacré taf. Je pense que tout seul ce n’est jamais possible. Il faut une équipe de personnes capable de faire ça. C’est malheureusement difficilement conciliable avec une vie de famille. Car, en plus de faire ça en journée, il faut aller, le soir, à des concerts. Tout le temps. Tous les gens actifs actuellement, ce sont des personnes qui ont passé la moitié de leur semaine dans des concerts. Il fallait être partout, tout le temps. Et les carrières se sont dessinées dans des lieux de concert, à regarder des trucs, boire une bière, fixer un rendez-vous pour le lendemain, voir des gens, revoir des gens, etc. C’est d’abord de l’informel qui devient du formel.

Q : Ce que tu dis, c’est parfois ce qu’on dit qu’un artiste doit faire. Il y a quelques différences mais c’est similaire pour les organisateur.ices d’évènements musicaux.

D : Tout à fait. Ce n’est pas envoyer son CV qui permettra de débloquer la situation. En fait, devenir crédible dans le secteur musical c’est juste rencontrer des gens et obtenir leur confiance. Et ça ne se fait qu’avec le temps, le dialogue, les discussions.