Éternelle Axell, une vie à toute vitesse

Interview fictive et exclusive par Mélanie De Groote
Avec la complicité de Philippe Axell, Els Meyns et Bernadette Bonnier

Petite leçon de savoir-vivre et de savoir-mourir avec Évelyne Axell, artiste hors norme, née à Namur en 1935 et décédée dans un accident de la route, en 1972. Sortons des catalogues d’exposition et exhumons une femme de caractères, une artiste pop namuroise, une douce et tendre
féministe.

1956_archives Philippe Axell

§1 : VIE PRIVÉE

Evelyne Axel, quel est le contexte de votre naissance (1935) ?

Je suis née Devaux, une très ancienne famille de la bourgeoisie namuroise aisée. Mon grand-père avait épousé une Boland. Les Boland avaient une coutellerie-orfèvrerie dans la rue de Fer, à l’emplacement de la galerie Saint-Joseph, en face de l’hôtel de ville actuel. C’était une boutique très connue. On allait chez Boland « pour acheter des belles choses ».

C’est là que j’ai grandi. Pendant la guerre, nous nous sommes réfugiés dans une maison de la famille à Wépion. Fort heureusement, parce que lors du fameux bombardement d’août 44, une bombe est tombée sur la maison Boland. Tout était démoli. C’est à la suite de cet événement que papa a fait construire le passage Saint-Joseph, à l’emplacement de la maison Boland qu’il a déplacée au coin, là où il y a maintenant le Villeroy.

Maman, elle, était d’un milieu très modeste, elle était fille de batelier. Elle a été élevée sur une péniche avec ses quatre frères et ses trois sœurs. Son ambition était d’accéder à un statut social par mariage, ce qu’elle a fait. C’était une très belle femme, toujours bien habillée, toujours bien maquillée. Elle créait ses robes elle-même. C’est avec elle que j’ai appris à coudre.

1904_Maison Boland_archives Philippe Axell

Quelles étaient vos relations avec vos parents et votre frère que vous décrivez comme un petit monstre ?

J’ai toujours adoré mon père et ma mère mais dès que mon frère Robert-Charles, que l’on appelait Bob, est arrivé (1940), il n’y en a plus eu que pour lui. J’en ai souffert parce que je me suis sentie rejetée. C’est à ce moment que je quitte l’école des Sœurs de Sainte-Marie pour poursuivre ma scolarité dans un pensionnat à Bruxelles. Je ne revenais plus que le week-end. J’ai bien conscience que c’est une question d’époque et je ne leur en ai jamais voulu. C’était le garçon, l’héritier.

Vous aviez une relation particulière avec votre oncle Jean qui habitait au Guatemala…

J’échangeais des lettres avec lui depuis mon adolescence mais je ne l’avais jamais vu avant mon voyage au Guatemala en 1972, à quelques jours de ma mort. C’était l’oncle artiste et aventurier, un bonhomme assez fabuleux, un personnage haut en couleur. Il a été sculpteur, décorateur de cinéma et de théâtre. Il était marié avec une Belge et il est tombé amoureux d’une danseuse de la Monnaie. On est alors en 1940, la guerre commence. Ils ont pris un bateau pour la Colombie. Là, ils se sont mariés alors qu’il était déjà marié en Belgique. Quelques années plus tard, son ex-femme a entamé une procédure de divorce. Il a été condamné pour bigamie et il ne pouvait plus rentrer en Belgique sous peine de purger un peu de prison. Il a fait deux enfants en Colombie, ensuite ils se sont installés au Guatemala et ils ont fondé le ballet national. Jean Devaux est devenu une célébrité au Guatemala. Il avait aussi en lui le côté bijoutier de la famille. Il était passionné par la culture maya et il a retrouvé des anciennes mines de jade. Il a obtenu les concessions, les a exploitées pour faire des bijoux en jade. Il était aussi dans l’import-export, il avait une boite au Texas…

La majeure partie de la famille Devaux vit aujourd’hui en Amérique centrale. Elle est très très connue au Guatemala. Il y a eu notamment un danseur étoile (le fils de Jean) et un ministre qui, malheureusement, s’est fait assassiné il y a trois ans.

1972_au Guatemala avec la famille Devaux_archives Philippe Axell

Vous avez donc toujours gravité dans un environnement artistique et culturel ?

Effectivement ! Il y avait un autre personnage dans la famille : Léo Devaux. Il a une plaque commémorative dans la rue de l’Ange. Il était ténor, chanteur d’opéra. Il a notamment participé à la création de l’opéra de Boston, il a été directeur artistique du casino de Dauville, du casino de Cannes. Il a épousé Rachel Bracke connue sous le nom de scène de Lucette de Liévin, artiste lyrique, soprane et comédienne. Elle était danseuse au Moulin rouge à Paris dans les années 20. Le couple était de toutes les grandes réceptions de Saint-Pétersbourg, New-York, Boston, Cannes, Dauville… Lucette était ma marraine. Ils avaient une villa à Cannes et j’ai passé de nombreuses vacances là-bas, à fréquenter le gratin de la société, du cinéma et des arts en général.

Mon parrain, Robert Kaesen, était le mari d’Alice, la sœur cadette de ma maman, qu’on appelait Dorette, encore un pseudo. Il dirigeait le cinéma Métropole, situé rue Neuve à Bruxelles, juste derrière l’hôtel Métropole. C’était un magnifique cinéma, style art déco, le plus grand de Bruxelles à l’époque. C’est devenu un magasin de fringues (soupirs). Au-dessus du cinéma, il y avait un immense appartement où mon parrain donnait des réceptions. C’est là que j’ai habité pendant mes études au Conservatoire à Bruxelles. Il y a pire !

J’allais au Festival de Cannes avec mon parrain et ma marraine. Ils connaissaient tout le monde et m’ont présenté à toutes les vedettes de l’époque. Avec le recul, je me dis que j’étais vraiment dans un milieu très privilégié et très orienté vers les arts. C’était un milieu tout à fait particulier.

1947_dans la villa de sa marraine à Cannes_archives Philippe Axell

En devenant plasticienne, je ne signe plus que Axell. C’est pratique et neutre dans un environnement très machiste…

C’est vraiment marrant cette tradition familiale du pseudonyme…

À l’époque, on se donnait des surnoms. La tradition se perpétue d’ailleurs encore aujourd’hui dans la famille au Guatemala. Moi-même je me suis très tôt auto-baptisée Évelyne Axell, avant même d’être avec Jean. D’ailleurs, sur notre carton d’invitation de mariage, on avait écrit : « Évelyne Axell et Jean Antoine ». En devenant plasticienne, je ne signe plus que Axell. C’est pratique et neutre dans un environnement très machiste…

Comment avez-vous rencontré Jean Antoine, votre époux ?

En réalité, j’étais sur le point de me marier avec l’héritier d’un grand salon de coiffure à Namur. Mes parents auraient bien aimé que j’épouse quelqu’un de la bourgeoisie namuroise. C’était tout à fait dans la logique de ma mère en tout cas. Je devais faire un bon mariage, un mariage qui rapporte des sous. C’est une époque encore très influencée par le début du 20 ème et même la fin du 19 ème siècle. J’ai eu la chance de connaître mes deux grands-mères mais ça veut dire que cette génération était encore fort présente… Qui plus est dans des environnements et des métiers qui se transmettent de père en fils.

En 1956, j’habitais chez mon parrain et je faisais du théâtre. Ça ne rapportait pas beaucoup alors je faisais en plus quelques piges à la télévision naissante comme speakerine en voix off. Commentatrice, quoi. Un jeune réalisateur m’a remarquée et m’a proposé de participer à un film sur les Jeunes artistes de Namur. Ça tombait bien, j’étais artiste et namuroise. La discussion a eu lieu fortuitement dans un train qui nous emmenait de Bruxelles à Namur, moi pour rejoindre mes parents pour le week-end et lui pour préparer son tournage. À peine quelques jours plus tard, je rompais avec mon fiancé. J’ai préféré faire un mariage d’amour… Ça a été très vite.

1958_au théâtre_archives Philippe Axell

La vitesse est effectivement un facteur très présent dans votre vie, dans votre œuvre, dans votre mort aussi…

Toujours, c’est vrai. Même la façon de fabriquer mes œuvres. Je vais très vite pour passer rapidement à autre chose. C’est pour ça que je n’y apporte pas beaucoup de finitions. C’est terminé, je passe au tableau suivant !

Vous avez grandi dans un milieu aisé. Qu’en est-il de votre vie de jeune adulte ?

Ouch, une fois mariée, ça n’a plus du tout été le cas. Et ça explique notamment que je réutilis systématique des matériaux ou des toiles. Les problèmes de sous sont permanents. Ça a été très compliqué. C’est pour ça que je continue à faire des piges. En 1959, j’en ai marre de faire la potiche et je décide de partir à Paris pour tenter ma chance comme comédienne. Jean me rejoint de temps en temps, je reviens de temps en temps. Philippe vit alors chez ses grands-parents.

Quels sont vos traits de caractère au quotidien ?

Je suis bosseuse, je me lève très tôt. Je suis très sociable aussi, toujours accueillante, enjouée. J’ai beaucoup d’humour et le contact facile (c’est plus difficile maintenant que je ne suis plus de ce monde). J’aime bien recevoir du monde à la maison, malheureusement je ne suis pas très bonne cuisinière et ça ne s’arrange pas. On avait beaucoup d’amis très fidèles, des gens qu’on voyait très souvent. J’ai aussi mon petit franc parlé même si, dans ce métier, il faut parfois faire des grands sourires à des riches collectionneurs… Ce qui m’énerve par-dessus tout dans les vernissages, ce sont tous ces vieux bonshommes qui tournent le dos aux tableaux, qui ne font que parler entre eux et regarder les femmes.

Vous êtes décédée en 1972 dans un accident de voiture. Que sait-on des circonstances de votre mort ?

Un critique d’art me faisait du gringue. J’avais des tableaux exposés à Bruges et il a proposé de me conduire jusque-là et d’en profiter pour aller voir une autre galerie. Il avait une Ford Mustang automatique. Il venait de la recevoir et n’avait pas encore l’habitude de la conduire. On était sur l’autoroute à hauteur de l’échangeur à Gand, il pleuvait à flot. Il a cru voir quelque chose sur la route, il a appuyé en même temps des deux pieds sur le frein et l’accélérateur. La voiture a fait une embardée, elle est rentrée dans un poteau d’éclairage qui est tombé dessus. Lui n’avait pas sa ceinture de sécurité, il a été éjecté. Je suis restée prisonnière dans la voiture. Et voilà.

J’ai vu défiler ma vie sous mes yeux. J’ai repensé avec nostalgie à la naissance de mon fils Philippe, aux quelques jours passés récemment au Guatemala, à cet oncle enfin rencontré après toutes ces années, à toute une famille retrouvée là-bas.

1961_avec Philippe_archives Philippe Axell

Jusqu’à mon dernier souffle, et peut-être encore aujourd’hui, j’ai été folle amoureuse de Jean. Mais j’étais très jalouse. Je me sentais très seule aussi. Il partait tout le temps en tournage, partout dans le monde. Il rencontrait d’autres femmes. Il avait un statut prestigieux et était très bel homme. J’ai beaucoup souffert de solitude. Je me réfugiais dans des vernissages, à l’opéra ou dans le travail. C’est pour ça aussi que j’ai peint tant d’œuvres en si peu de temps.

Revenons sur les derniers jours de votre vie et sur le Guatemala.

Je suis complètement tombée amoureuse de ce pays et j’avais l’intention d’y retourner. J’avais trouvé une maison près de la côte, une école pour mon fils encore adolescent et j’étais en discussion pour une exposition à Mexico City. J’avais rencontré mon oncle Jean, ce dont je rêvais depuis toujours. On voit bien sur les rares photos de ces quelques jours combien je suis bien, combien je suis épanouie. Je ne pose pas, je suis moi-même. J’ai retrouvé là-bas un nouveau souffle familial mais aussi un nouveau souffle artistique qui faisait écho à mes préoccupations de l’époque. Ça faisait quasiment deux ans que je peignais des animaux, des fleurs et des paysages exotiques. Ce voyage m’a bouleversée.

Œuvre : La Chute d’eau, 1972, Email sur Plexiglas sur Formica et bois, 102×82,5cm.

Et si on écrivait la suite ?

À tous les coups, je retourne en Amérique centrale et sans doute que j’y reste un petit temps… Siqueiros disait de moi que j’étais une muraliste. Une nouvelle vie s’ouvrait à moi. Avec cette force de renouvellement qui était la mienne, je n’imagine pas que j’allais m’arrêter un jour.

§2 : VIE PROFESSIONNELLE

Vous avez eu plusieurs carrières professionnelles. Pourquoi tant de revirements ?

Beh pas tant que ça ! Disons que j’ai eu deux vies professionnelles. La première en tant que comédienne et la seconde en tant que peintre. Bon, c’est vrai que chacune de ces vies a elle-même été déclinée en plusieurs phases…

1961_avec Mariette Devaux et Stig Gerson dans le film _Il y a un train toutes les heures__archives Philippe Axell

Je me rends compte qu’à chaque fois je suis insatisfaite. Comédienne à Paris ? Je me trouve mauvaise et j’ai le sentiment qu’on regarde plus mes fesses que mon travail. C’est que le milieu théâtral est hyper macho, surtout à cette époque-là. Speakerine à la télévision ? Je me sens un peu potiche. Scénariste pour le cinéma ? Je ne suis pas contente de mon travail. Actrice au cinéma ? Non, je me trouve mauvaise, ce n’est pas ma voie. J’ai vraiment trouvé ma voie quand j’ai commencé à peindre. J’y viens tardivement alors que je dessine depuis que je suis gamine. Mais là aussi, je reste insatisfaite et c’est pour ça que je change de technique si souvent. Grosso modo, on retrouve 7 périodes sur 7 ans, ça fait une par an… Je change tout le temps de technique, j’explore les collages, l’huile sur toile, le plastique… La notion d’art « plastique » prend tout son sens ! J’étais peut-être trop exigeante par rapport à mon travail. Je suis presque austère quand je travaille alors qu’on pourrait m’imaginer très frivole…

Ce que je voulais, c’était partager, j’aurais voulu que l’art se vende en supermarché.

Après quoi courait Évelyne Axell ?

Je me cherche en permanence… On revient à ce côté éternelle insatisfaite. Je pars dans une voie, on me dit que je suis bonne, mais je ne suis pas convaincue. Je repars à zéro dans une autre direction. C’est pour ça aussi que j’arrête de travailler le Clartex®. Je passe à autre chose.

Je cherchais à ce que celle ou celui qui contemple une œuvre puisse imaginer le processus, la logique de création. Ce que je voulais, c’était partager, j’aurais voulu que l’art se vende en supermarché. Je ne me suis pas trop trompée vu qu’on retrouve mes œuvres sur des rideaux de douche en Chine… Les jeunes apprécient aussi de plus en plus mes œuvres et le groupe américain Lucius a utilisé une de mes œuvres pour la pochette de leur Wildewoman. Ça me va bien… Tu connais ? C’est très doux, très aérien…

J’aurais aimé diriger une usine pour sortir des œuvres en série, pour être vraiment proche des gens. J’aimais l’artisanat. Je tenais ça de mon père, le bel artisanat, le savoir-faire que tu multiplies, que tu partages. J’en étais encore à découper à la scie sauteuse. Imagine un peu si j’avais pu travailler avec les machines d’aujourd’hui !

1969_dans l’atelier_archives Philippe Axell

Votre plus grande satisfaction professionnelle ?

Sans hésiter, la mention et puis le Prix de la Jeune Peinture belge, en 1969. C’est la première fois qu’il était attribué à une femme. Ça, ça m’a très vite lancée et j’ai su vivre plus confortablement de mon œuvre. J’ai commencé à vendre.

Votre plus grosse déception ?

Pffff, j’en ai eu plein. Disons, ma dernière expo n’a pas beaucoup marché ; je n’ai d’ailleurs pas vendu de tableau. C’est juste avant mon départ au Guatemala et ça a sûrement joué sur ma décision de partir.

Les rencontres les plus marquantes et les plus décisives ?

J’hésite… Le critique d’art français Pierre Restany ? L’artiste pop anglaise Pauline Boty ? L’actrice polonaise Hanna Stankówna ? Dans ma carrière internationale, ma rencontre avec l’historien de l’art et commissaire d’exposition italien Arturo Schwartz a certainement été importante. Il était aussi un galeriste très réputé. Quand il a pris une dizaine de mes œuvres pour sa galerie de Milan, tout le petit monde de l’art belge est tombé sur le cul et puis tout d’un coup ils se sont tous
intéressés à mon travail. Quel manque de personnalité…

L’écrivaine belge Dominique Rolin m’a aussi beaucoup marquée. Je l’aimais beaucoup. On a travaillé ensemble dans ma phase comédienne. Elle a écrit le dialogue d’un de mes longs métrages.

Vous avez été écolée un peu par Magritte. Il a exercé une influence sur votre travail ?

Un peu au début, dans ma technique de peinture à l’huile très réaliste, dans certaines œuvres surréalistes. Dans mes premiers collages et dans mes gouaches, on retrouve les nuages magrittiens. Il m’a surtout permis d’apprendre une technique, il n’a pas été déterminant en terme de réseau.

Comment êtes-vous parvenue à vous faire une place dans ce milieu d’hommes ?

J’ai toujours dû affronter les critiques… Mais il faut quand même admettre que j’ai eu accès aux personnalités de l’époque par mon parrain et ma marraine, et que mon mari passait son temps à faire des films sur les artistes. C’est lui qui a créé le département culture de la télévision belge. Il les connaissait tous : les écrivains, les plasticiens… Jean a même eu l’idée d’aller filmer Warhol à une époque où on ne le connaissait pas. J’ai forcément été influencée par ces rencontres. Comme speakerine je trainais aussi tout le temps dans ces milieux. On était invité à tous les vernissages, à
toutes les réceptions.

1972_dans la galerie Contour_archives Philippe Axell

Nous vivions parfois dans l’ombre de nos maris mais nous nous sommes battues dans notre coin pour nous libérer et nous exprimer. (publiquement… rires).

Vous étiez très fort sous l’influence de votre mari, de son réseau et de ses pérégrinations. N’est-ce pas en contradiction avec vos sensibilités féministes ?

La structure sociétale de l’époque restait patriarcale. L’approbation de mon mari – et de mon père avant lui – est importante… N’oublie pas que je suis née en 1935 !

Mon œuvre est à la fois féminine et féministe, elle est celle d’une femme très seule. J’ai d’ailleurs nommé un de mes tableaux « Le mari absent ». Jean était toujours en tournage et quand il revenait, il s’enfermait en salle de montage. Ma solitude se ressent dans plein d’œuvres, surtout dans les dernières. J’étais habitée par beaucoup de doutes sur mon avenir et mon devenir.

Nous vivions parfois dans l’ombre de nos maris mais nous nous sommes battues dans notre coin pour nous libérer et nous exprimer (publiquement… rires).

1956_avec Jean Antoine_Tournage Artistes namurois_archives Philippe Axell

Votre mari avait-il pris la mesure de votre talent ?

Pas forcément de mon vivant, en fait. J’ai l’impression que durant ces 7 années consacrées à la peinture je lui échappais peu à peu. Autant il m’encourageait quand j’étais comédienne, même s’il ne manque pas une occasion de me titiller sur mon accent namurois. Il était lui-même comédien, c’était plus dans ses cordes. Autant ma carrière plastique le laissait un peu froid. Je me demande s’il m’a prise au sérieux. C’est sûr que cette génération était machiste. Par ailleurs, je développais chaque jour davantage mon propre réseau social et professionnel. Il était tellement pris par son travail qu’il n’a sans doute pas vu ce qu’il avait sous les yeux.

Quelles préoccupations expriment vos peintures ?

J’ai peint un peu de tout mais l’idée dominante, malheureusement toujours à l’ordre du jour, c’est que la femme doit être maître de son propre corps. C’est une thématique des années 60 mais très personnelle aussi. Anecdote, c’est le médecin namurois Willy Peers qui a suivi ma grossesse. Il a par la suite été en prison pour avoir pratiqué des avortements. C’était illégal à l’époque, mais vous n’avez pas beaucoup avancé depuis. Peers prônait aussi l’accouchement sans douleur. C’était révolutionnaire aussi.

En tant qu’artiste, j’étais consciente du combat à mener pour l’autodétermination de la femme. Je n’étais pas une féministe agressive. Je n’étais pas contre les hommes, j’étais pour les droits des femmes, le droit au plaisir simplement, d’être maître de son corps. Je reste toujours dans la sensualité, dans la douceur.

Le Printemps de Prague m’a aussi beaucoup mobilisée. Et les combats des jeunes qui mettent en danger leur vie pour leurs libertés. J’aime beaucoup la jeunesse. Le tableau Campus (mai 70) représente la garde nationale qui a tiré sur des étudiants dans une université en Ohio. Ils n’étaient pas armés, ils manifestaient contre la guerre du Vietnam, c’est tout. 4 morts et plein de blessés. Ça m’a beaucoup touchée.

Œuvre : Campus, 1970, Email sur Plexiglas sur Unalit, 193x128cm

À la fin, j’étais plus concernée par la nature. Les femmes disparaissent de mes tableaux et sont remplacées par un perroquet, un singe, des oiseaux… Je suis passée à autre chose et c’est ça que je retrouve quand j’arrive au Guatemala, une nature luxuriante, généreuse et colorée.

Vous avez aussi exploré les thèmes de la voiture, de la ceinture et de la vitesse. C’est un peu troublant quand on sait que vous perdez la vie dans un accident de la route…

Méééé nooon, il ne faut pas rentrer dans le prémonitoire. L’automobile symbolise le machisme de l’époque. Je prends alors possession de ce symbole masculin, j’affirme que je ne suis plus un objet, mais un sujet. Je prends les commandes. Beaucoup de gens ont interprété cette œuvre avec les pieds féminins en lien avec le type qui a appuyé sur les deux pédales en même temps… et la ceinture de sécurité qui m’a retenue prisonnière… Mais non, je comprends que c’est troublant et romanesque, d’autant que plein de choses dans mon accident fatal rappellent mes œuvres : la vitesse, la ceinture, les pédales, l’homme.

Œuvre : Axell-Ération, 1965, Huile sur toile, 52,5×63,5cm

Après votre mort, on vous oublie jusqu’en 1997, pendant 25 ans !

Dans ce milieu, tu es vite oubliée ! Philippe a poursuivi ses études et commencé sa carrière, Jean a poursuivi la sienne. Ce n’est que quand il a pris sa retraite qu’il a eu le temps de me ressusciter. Il avait conservé toutes mes œuvres, c’est déjà ça. Il en avait mis beaucoup en dépôt dans des musées quand il avait déménagé de la maison qui était mon atelier rue Tenbosch à Ixelles.

La première expo se tient d’ailleurs à Ixelles en 1997. Jean a fait le travail de galeriste pour rassembler, diffuser, rencontrer les grands musées, les critiques d’art, pour me réhabiliter dans l’histoire de l’art et sur le marché. À sa mort, Philippe a pris le relais entouré de son épouse, Els, et d’une petite équipe d’amis spécialistes de l’art moderne, un restaurateur, un encadreur et un photographe, car ça aussi c’est important, qu’il y ait de bonnes photos de mes œuvres pour l’avenir.

À quoi seriez-vous passée après ?

J’ai déjà beaucoup créé et exploré en peu d’années. J’aurais encore pu faire plein de choses vu que j’utilisais le quotidien. Je me serais certainement intéressée aux nouvelles technologies. J’étais très ouverte à toute nouvelle technique. J’aurais joué avec les imprimantes 3D…

J’aimais expérimenter. C’était par exemple assez inhabituel de frapper à la porte d’une usine de plastique pour demander à travailler avec les ouvriers. T’imagine bien, ils voient cette petite bonne femme d’1m60 qui arrive avec ses idées complètement saugrenues, des nanas à poil découpées dans de la toile qu’elle veut mettre dans un sandwich de Clartex® et faire passer au four. Eux, ils avaient plutôt l’habitude de fabriquer des toitures…

Un.e artiste contempo qui vous ressemble, qui vous parle ?

Le pop art revient et le travail de cette Suisse, Sylvie Fleury, me rappelle mes premières œuvres. C’est assez troublant.

Si j’avais encore été de ce monde, je me serais jetée à corps perdu dans le combat #metoo contre le harcèlement envers les femmes. Je me lèverais pour dénoncer le racisme, je dessinerais la nature… Des thèmes que j’abordais déjà. Je pensais vraiment que le plastique disparaîtrait. Mais rien à faire, notre société bloque toujours sur les mêmes thèmes, c’est le mouvement perpétuel.

Qu’est-ce qui vous retourne dans votre tombe ?

J’assiste avec tristesse et impuissance au retour de thèmes que je portais déjà. C’est désespérant. Quand tu regardes mon film Le Crocodile en peluche qui parle du mariage mixte. Le sujet était révolutionnaire à l’époque de la décolonisation mais il est malheureusement encore d’actualité. La liberté de disposer de son corps, la nature, les assemblées libres, la surconsommation, le plastique, le soulèvement des jeunes pour la démocratie, les violences policières… On a cru dans les années septante que ces combats étaient en voie d’être réglés, on avait un horizon, de l’espoir. Tout revient et on est exactement au même point.

Si j’avais encore été de ce monde, je me serais jetée à corps perdu dans le combat #metoo contre le harcèlement envers les femmes. Je me lèverais pour dénoncer le racisme, je dessinerais la nature… Des thèmes que j’abordais déjà. Je pensais vraiment que le plastique disparaîtrait. Mais rien à faire, notre société bloque toujours sur les mêmes thèmes, c’est le mouvement perpétuel.

Vous auriez peint les mêmes sujets en boucle au fil des décennies en somme…

Autrement. J’aurais peut-être fait des films, comme Nicola L. Ou j’aurais travaillé sur l’écologie comme Martine Canneel, qui s’est installée en Australie en quête de minéral, végétal, coquillages…, qu’elle inclut dans des sculptures qu’elle ponce durant de longues heures.

§3 : VIE NAMUROISE

Namur pour vous ?

Namur, c’était surtout la famille et l’enfance. J’y revenais souvent pour voir mes parents.

Circa 1938_Rue de Fer avec Dorette Godu et Mariette Devaux Godu_archives Philippe Axell

Artiste namuroise ou bruxelloise ?

Bruxelloise, je dirais même Ixelloise car depuis mon mariage j’ai toujours habité à Ixelles, d’abord dans des petits appartements puis dans cette maison de la rue Tenbosch où j’ai créé toute mon œuvre. Je n’ai jamais été considérée comme une artiste namuroise de mon vivant. Les artistes namurois.es me connaissaient, mais comme comédienne : Jeanne Salentini, mon amie Yvonne Perin, Yvonne Gérard qui était prof de gravure à l’académie, Pierre Dandoy avait pris des photos de moi. C’est un milieu que je fréquentais. J’avais suivi des cours de céramique à l’académie (ça n’a pas été l’expérience de ma vie…). On était de la même génération et dans la même sphère. Et puis Namur est un village, a fortiori à l’époque.

Comment Namur vous a re-découverte ?

Jean a téléphoné un jour à Bernadette Bonnier qui était conservatrice au musée Rops. Il voulait lui parler de moi. À Namur, on me connaissait de nom sans connaître mon œuvre entière. On connaissait mieux les films de Jean Antoine. Bernadette a tout de suite perçu l’ampleur de mon travail. Elle en a parlé à l’équipe de la Maison de la Culture (André Lambotte et Jean-Michel-François) et ils ont monté une exposition sur trois lieux en 2004 : musée Rops, Maison de la Culture et galerie Détour. C’est encore la plus grande rétrospective jamais organisée d’Axell. Sans ça, je serais toujours inconnue. À l’époque tout était quasiment au musée d’Ixelles, au musée d’Ostende, chez quelques privés et chez Jean. C’était facile de tout rassembler.

Où sont maintenant vos œuvres ?

Californie, Toronto, New-York, Londres, Vienne. Partout dans le monde, dans des musées comme la Tate Modern ou le Centre Pompidou, chez pas mal de privés, surtout en Flandre pour les collectionneurs belges car je figure dans le répertoire des grands peintres flamands ce qui fait bien rire la Namuroise que je suis, et puis il y a la collection de mon fils qui est conservée au Delta à Namur. De nombreuses œuvres en dépôt auprès d’une galerie à Gand ont disparu après ma mort et la galerie n’existe plus. Jean puis Philippe ont essayé de les retrouver mais sans succès à ce jour sauf pour une qui se trouvait chez un antiquaire Namurois et que Le Delta a pu exposer l’année dernière. Les héritages successifs des différents propriétaires ont dispersé les tableaux. C’est devenu difficile de les retracer.

Pourquoi Jean a-t-il voulu monter cette grande exposition à Namur ?

Il aimait le musée Rops. Rops commençait à avoir une certaine notoriété et Jean voyait des liens entre les deux œuvres : l’érotisme, la femme… Au départ, ce n’était pas une grosse exposition, juste confronter les univers d’Axell et de Rops. Et puis, avec l’énergie de Bernadette et de sa collaboratrice Véronique Carpiaux, l’actuelle conservatrice du musée Rops, et tout ce qu’ils ont pu rassembler, ça a pris de l’ampleur.

N’oublions pas aussi que Namur, au tournant du 20ème siècle et du 21ème siècle, n’est plus du tout la Namur des années 60 que Jean ne portait pas dans cœur.

1948_au Lido à Wépion_archives Philippe Axell

Qu’est-ce qui a changé ?

Toute la ville ! À l’époque, c’était vraiment une petite ville de province, une ville d’églises et de casernes, bien-pensante et à la mentalité très étroite. La désignation comme capitale régionale, la fusion des communes, l’essor de l’université, ont changé l’ambiance générale. Le patrimoine bâti a été mis en valeur. La ville a commencé à avoir de l’ambition et un pouvoir d’attraction culturelle.

Vous connaissiez les œuvres de Rops et de Michaux ?

Oui. J’étais très érudite. À la maison, il y avait une bibliothèque qui débordait de bouquins sur l’art. J’aimais aussi tout ce qui touchait à la mythologie gréco romaine. Au Guatemala, je me serais certainement plongée dans la culture des Mayas.

Il y avait matière ! On avait aussi beaucoup de disques. J’aimais la musique classique, la guitare, mais aussi le rock comme la comédie musicale Hair. Nous étions à Londres quand elle est sortie et je suis allée la voir deux fois. Ça faisait écho à mon intérêt pour les jeunes qui s’expriment.

Rops, Michaux et vous avez quitté Namur dans l’espoir de vivre de votre art.

Comme à l’époque de Rops, si tu voulais en vivre, il fallait quitter Namur. Je suis effectivement partie un an à Paris pour le théâtre. J’ai galéré pour pas un balle. Je suis rentrée à Bruxelles parc que c’est là que nous habitions.

Le problème de Namur, c’est aussi qu’il n’y a pas d’école supérieure d’art. Les jeunes qui sortent de l’IATA ou de l’académie vont ensuite à Liège ou à Bruxelles. Peu reviennent après.

Mes Hommages, Madame.

Site officiel : www.evelyne-axell.info