Du skate au Skate’art – Gregg, un artiste à 360°

Interview par Laurie Macé / Photographies par Quentin Spitaels

Après quelques échanges virtuels décontractés, le moment de la rencontre est arrivé… Par un matin ensoleillé, je chausse donc mes sneakers pour partir à la découverte d’un artiste qui m’est alors inconnu bien qu’il n’habite qu’à quelques rues de chez moi. Après un déjeuner englouti à la hâte, je démarre donc, sous un soleil radieux. Sac en bandoulière, carnet de notes en poche ; prête à arpenter rues et sentiers à la recherche de cet atelier. Au bout de quelques calories perdues et quelques égarements, je débouche sur un quartier plutôt désertique… Une musique résonnant au loin me guide finalement jusqu’à un garage ouvert. Sur un établi, un petit café posé à côté d’une planche de skate sublimée par des coulées de résine d’un bleu paradisiaque. Et au milieu, un homme. Le genre de gars que tu sens directement bienveillant et qui te met immédiatement à l’aise, comme à la maison. Dès les premiers échanges, l’envie de partage et l’animation que suscite cette passion se transmettent.

Crédit Photo : Quentin Spitaels

Tu travailles le bois… Tu peux nous dire quelques mots sur la naissance de cette passion ?

Il y a 9-10 ans, j’allais à des concentrations de voitures américaines. J’y ai toujours aimé les Tikis, ces petits personnages en bois. A l’époque, je ne savais pas me les payer. Donc, j’ai récupéré des morceaux de bois dans le fond de mon jardin et je m’y suis mis. Je travaille toujours le bois principalement, mais j’essaie de mixer les techniques et les textures.

Je regarde les mains, les gestes, j’essaie de les reproduire. Je me plante souvent et j’aime ça parce que ça me permet de m’adapter, de transformer.

Tu les apprends où justement ces techniques ?

Le bois, c’est essentiellement au feeling et en regardant des types sur le net. J’ai une mémoire très visuelle. Je regarde les mains, les gestes, j’essaie de les reproduire. Je me plante souvent et j’aime ça parce que ça me permet de m’adapter, de transformer.

Qu’est-ce qui t’attire dans le bois ?

Je suis tombé amoureux de cette matière parce qu’il y a un feeling particulier, une odeur qui s’en dégage… C’est plus que juste travailler avec des résines ou des matières comme ça… Il y a un petit quelque chose en plus, presque une âme…

Tu exposes actuellement jusqu’au 7 septembre à Bruxelles. Il s’agit d’une exposition de skateboards customisés… Tu fais du skate ? Comment est née cette idée de travailler à partir d’un skate ?

J’en ai fait… Le skate a eu pas mal d’importance dans mon adolescence, avec les potes. Ma planche avec le bois qui coule, c’est d’ailleurs l’expression de cette époque-là. J’ai dressé une liste de mots négatifs : problème, violence, fear, sadness, doutes, douleur… Et le skate recouvre tout ça. Le skate m’a beaucoup aidé et a aidé pas mal de potes aussi dans des périodes d’adolescence où tu doutes, où t’es pas bien… et quand tu montes sur une planche, t’oublie tout ça. Tu vas juste rouler. T’entends juste le bruit de la planche. Je voulais symboliser tout ça. En fait, j’ai eu envie de reprendre le skate, puis on se rend compte que la souplesse n’est plus la même qu’avant… J’avais une planche qui traînait, je ne savais plus quoi en faire. Donc, j’ai pris mon outil et j’ai fait mon 1er skate. C’était il y a 7 ans.

J’aime les contrastes, les jeux de matières, les illusions.

Comment naît une idée en général ? Tu as des périodes plus inspirantes ?

Quand je fais quelque chose, mon cerveau ne s’arrête jamais. Et parfois, il y a un déclic, une idée qui me vient comme ça, et je me dis « oh, ça il faut vite que je le note ! ». J’ai certains carnets de croquis dans lesquels je griffonne. Et de temps en temps je les rouvre. La plupart du temps, des flashs me viennent. On a un repas de famille en Suisse, on mange une fondue, une raclette et j’me dis : « tiens, du fromage, il y aurait moyen de faire un truc qui coule » et naît l’idée de « la croquette de fromage ». Parfois, j’me dis qu’il y a un jeu de mots et d’idées à créer, ou une envie de parler d’une problématique ou d’un certain sujet. Par exemple, ma planche avec les alvéoles, c’est parce que mon grand-père était apiculteur et j’ai un attachement par rapport aux abeilles et à leur survie… Et puis, il y avait la texture qui m’intéressait. J’avais envie de faire cette géométrie. Je suis aussi souvent motivé par des petits défis que je me lance. Par exemple, « la croquette » c’était donner l’impression de quelque chose qui coule, qui est étiré, en partant du bois, une surface dure, non malléable. J’aime les contrastes, les jeux de matières, les illusions.

©Gregg

Crédit Photo : Quentin Spitaels

Tu as suivi une formation précise à la base ?

J’ai une formation un tout petit peu artistique, mais c’était 2h par semaine, on touchait juste à deux-trois choses… Je n’ai jamais été vraiment un élève assidu. Tout ce qui était traditionnel m’ennuyait vite. Par la suite, j’ai fait l’infographie.

Tu nous expliques un peu comment tu travailles ?

J’ai toujours besoin de musique. J’ai du mal avec le silence. Quand je rentre dans mon atelier, je commence par mettre de la musique, boire un petit café. Je nettoie la poussière qui est retombée pendant la nuit. Puis je reprends les étapes de la veille : sculpter le bois, faire une coulée de résine ou poncer, mettre à niveau… Il n’y a pas de journée-type et c’est ça que j’aime parce que chaque jour est différent. Avec le confinement, j’ai pu avoir des journées complètes à l’atelier. Sinon, en temps normal, je ne peux y travailler que 2h le soir, après la journée de mon « travail à temps-plein ». Je m’arrête assez tôt pour ne pas déranger les voisins.

Crédit Photo : Quentin Spitaels

Tu as posté une vidéo sur Youtube qui filme en accéléré la réalisation d’une de tes sculptures. En moyenne, combien de temps te prend une planche ?

En moyenne, j’essaie de rester à maximum 30h. Tout simplement pour rester dans une logique de vente, pour ne pas arriver à des prix exorbitants. Ma première planche, m’a pris 90h de travail. Au début, tu découvres un petit peu les outils, tu apprens comment chaque fraise réagit avec le bois… C’est là que réside l’importance des essais-erreurs. Plus tu emmagasines de l’expérience, plus tu iras vite !



Quelle est la tâche la plus délicate de ton travail ?

La résine, c’est très nouveau pour moi. Et la résine reste le plus compliqué parce qu’il faut un mélange parfait entre la partie A et la partie B qui produiront la réaction chimique. La résine a plein de contraintes délicates, notamment la gestion des bulles d’air.

Parle-nous de tes autres créations…

Pour l’instant, je suis beaucoup dans les skates. Mais je me définis plus comme un maker, comme quelqu’un qui fait des choses. Que ça soit des planches de skate, une planche en bois que je vais sculpter, mes sculptures en pâte polymère, le modelage… J’aime toucher à tout, toutes les matières. A partir du moment où j’ai une idée et que le support m’intéresse, j’y vais.

Crédit Photo : Quentin Spitaels

Comment est né ton logo ?

Du gribouillage… Je crois que j’étais en vacances. Dans mon prénom il y avait deux « g » et j’me suis dit que j’allais mettre les deux ensemble. J’ai ajouté les deux yeux, les dents et la petite crole qui fait la bouche. Il a un petit peu évolué au fil du temps, mais j’ai toujours eu du mal à me trouver une identité propre.

Est-ce que tu travailles sur des commandes ?

Ça met déjà arrivé mais je suis toujours un peu mitigé. Je suis ouvert à ce que quelqu’un me dise qu’il aimerait avoir tel style d’œuvre, mais j’aime aussi avoir ma liberté, faire quelque chose qui me ressemble…

Quel projet t’as le plus marqué ?

Sans aucun doute la planche avec le bois qui coule, symbole du skate à l’adolescence. D’un point de vue technique, dans la réalisation, parce que je me suis éclaté à la faire. Et aussi pour une raison plus personnelle parce que c’était un message très fort pour moi. C’était ma vision du skate ; le fait de pouvoir le faire sur une planche, ça avait énormément d’importance. On m’a demandé plusieurs fois pour me l’acheter mais je suis incapable de la vendre. Je l’ai offerte à ma mère ; elle trône fièrement dans son salon.

Comment choisis-tu le titre de tes œuvres ?

J’aime les jeux de mots. J’ai un humour de m*, mais je l’assume totalement. Jouer avec les lectures multiples me plaît. Etant un enfant du web, j’ai les influences d’internet aussi. Mais ça reste difficile de trouver un nom.

Des envies de créations ?

Plein ! J’aimerais mettre en forme des souvenirs de la pop culture, des films qui m’ont marqué, des personnages de dessins animés de quand j’étais gamin… J’ai pour projet de faire un petit tribute sur Jurassic Park, par exemple, qui reste un de mes films préférés et m’a beaucoup influencé enfant. Les Lego aussi ont eu une place tellement importante quand j’étais gosse. Puis, me lancer dans une sculpture à gros volume un jour, une pièce de 2m de haut. Une collaboration avec une marque de skate, un skateur connu ou un professionnel qui a envie de faire un design un peu différent me plairait bien aussi. Puis, je souhaiterais développer mon site internet et me faire un petit portail où je vendrais mes planches. Et, même si je ne me fais pas d’illusions, la vie d’artiste étant hyper dure ; mon but ultime serait de pouvoir vivre de mes créations, être à temps plein dans mon atelier.

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Crédit Photo : Quentin Spiteals