Résidence au Delta – Du bruit, du silence, et des objets qui parlent

Interview de Gaëlle Defeyt / Photo bannière: illustration July M aka JYM / Photographies par Diana Duta

Diana, Bruxelloise d’origine roumaine et July, Française vivant à Liège, ont vu leurs chemins et leurs pratiques se croiser lors d’une résidence de trois semaines au Delta. Retour sur leur expérience.

Cinqmille : En quelques mots, comment pourrait-on vous présenter ? 

Diana : J’ai étudié la linguistique socioculturelle et aux beaux-arts. Dans mon travail, j’utilise souvent des textes et des sons entendus ou coupés. Je crée des performances, des compositions sonores pour la radio et je travaille également avec l’écriture et la traduction. Je gère d’ailleurs  un studio d’enregistrement à Bruxelles, dans lequel j’invite régulièrement des artistes souhaitant expérimenter le son et la voix. 

July : Ma pratique artistique est multidisciplinaire allant des vidéos d’illustration à l’écriture et au son. J’entremêle tout ça avec 10 ans d’expérience en tant que travailleuse sociale et enseignante en travail social. Je mélange le politique, le social et le spirituel.  Mon travail concerne l’impact des choses sur les sens. Il y a quelque chose de très sensoriel dans mon travail. Par exemple, lorsque j’écoute le son de mes bracelets qui s’entrechoquent. Je me demande quel goût, quelle odeur se dégagent. J’écris beaucoup de textes politiques, anarchistes et féministes. 

Ce qui nous lie toutes les deux, c’est que nous sommes dans l’expérimentation et la recherche. Il y a cette idée que quelque part, c’est un espèce de jeu où tout est permis et le but est de voir ce qui se produit. Nous sommes assez complémentaires. 

Cq : Vous venez de passer trois semaines en résidence. Est-ce que vous pouvez nous expliquer les projets qui y ont été développés ? 

J : À la base, le projet accepté par l’équipe du Delta devait se créer dans le lieu et collaborer avec le public. Avec la pandémie, j’ai dû réfléchir à une autre manière de faire. Comme je trouvais que le monde était fort bruyant, j’ai eu envie de travailler sur le silence : « C’est quoi le silence ? ». 

Nous sommes surchargés d’informations et je trouvais ça important de se demander comment fait-on silence à l’heure actuelle. Il y a un grand paradoxe avec le confinement et le monde qui s’est arrêté. 

Je suis partie de la danse et de la musique pour comprendre ce que signifiait le silence, même si ce ne sont pas mes domaines d’études privilégiés. J’associe le silence à la lenteur et l’immobilité, le bruit à l’empressement et au mouvement. Le silence et le bruit. Le silencebruit ou le bruitsilence

C’est aussi une question de perception. En discutant avec Diana, on s’est rendu compte qu’autour d’un même bruit, on n’entendait pas les mêmes choses. 

D : Mon projet est un podcast via lequel je mène des interviews avec des objets ! Des objets qui nous entourent, que l’on voit tous les jours et qui sont assez familiers. Ça m’intéressait d’inverser la perspective, de créer une espèce de double regard. La démarche est aussi poétique et pragmatique.

J’étais intéressée de travailler avec des personnes qui ne sont pas forcément comédiens, mais qui jouent le rôle d’un autre dans leur vie, comme des enseignants ou thérapeutes. July va participer au projet d’ailleurs, elle va jouer un caddie, c’est un clin d’œil à un de ces projets antérieurs !

J : Le vocodeur me permettait de faire parler les caddies. En enregistrant les sons et en utilisant un vocodeur, je pouvais imaginer la voix du caddie et savoir ce qu’il a à dire. En discutant avec Diana, je me suis dit que l’on pouvait explorer ce travail mais d’un nouvel angle. Rendre extraordinaire quelque chose qui est complètement ordinaire. 

Cq : C’est quoi, finalement, une résidence artistique ? Comment y arrive-t-on ? 

J : Ici, l’équipe du Delta avait lancé un appel à projet : une résidence de trois semaines avec logement et la possibilité d’avoir accès à une salle pour travailler. Ce qui est intéressant, c’est d’avoir un moment entièrement consacré à la création. On ne pense qu’à créer et réfléchir, avoir un temps dédié à ça, c’est un luxe ! 

Quand tu es chez toi, même si tu as des conditions de travail optimales, il y a un moment donné où tu es un peu limité. Ton dialogue, il est avec toi-même et tu restes avec ta perspective. Le fait de pouvoir dialoguer, ça t’amène à te poser d’autres questions ou à voir différemment d’autres perspectives que la tienne. C’est un temps qui met ta vie quotidienne entre parenthèses.

Être artiste, ce n’est pas juste vendre ses tableaux ou faire ses films. Il y a toute la préparation, la réflexion, puis il y a des moments de jachère. Si tu prends les Daft Punk, il y a toujours 8 ans entre deux albums. Certains cinéastes ou acteurs font un film tous les 10 ans, mais cela ne veut pas dire qu’ils ne font rien. On se nourrit d’autres choses. Ce ne sont pas des moments où l’on gagne notre vie pourtant ils sont plus que nécessaires. 

En bref, une résidence est un temps qui permet de réfléchir, de produire dans un autre contexte de celui dans lequel on se trouve d’habitude. Elle nous permet d’aller à la rencontre et de s’ouvrir à d’autres méthodologies. 

D : C’est parfait, tu as tout dit ! (rires) 

Cq : Vous qui n’êtes pas namuroises, que pensez-vous du Delta et de la ville de Namur ? 

D : C’est bizarre d’en parler, vu que tout est fermé, mais j’adore Namur. J’ai d’ailleurs interviewé quelqu’un de Jambes et on a passé la journée ensemble. J’ai entendu beaucoup d’histoires sur la ville.

J : On a de la chance d’être au Delta. Je trouve que le lieu est super beau. C’est agréable d’être ici – surtout avec la magnifique terrasse avec vue sur la citadelle ! Le fait d’être en plein centre-ville, c’est vachement cool. D’avoir la Meuse, la Sambre et la forêt qui ne sont pas loin, nous nous sommes beaucoup promenées. Quand j’ai dit que j’allais à Namur, les gens m’ont prévenu que les Namurois sont un peu lents. Comme je suis originaire du Sud de la France et que nous sommes considérés comme des gens un peu lents, cela m’a intriguée. Je vous avoue que je n’ai pas cette sensation pour les Namurois. Je pense que c’est une question de temporalité et la mienne est plus proche de Namur. J’ai senti une atmosphère en termes d’énergie de ville plutôt cool. 

Cq : La résidence se termine. Quelles sont vos projets pour la suite ? 

D : Je vais continuer de travailler sur ce projet pour terminer le montage sonore, peut être écrire un texte englobant toute la recherche réalisée autour : un recueil reprenant textes philosophiques, de fiction ou autre. Il y aura peut-être une présentation avec public en juin au Delta. J’ai aussi des collaborations prévues via mon studio d’enregistrement.

J : Un premier court-métrage, « Sans lacet », qui est en post-production, un microfilm, « Entre viole d’amour et violet » avec le studio d’animation Caméra-etc à Liège. Une nouvelle sera normalement éditée avec Fawkes Édition en avril. La matière que j’ai travaillée durant la résidence va poursuivre son petit chemin, mais je ne sais pas encore sous quelle forme. J’espère garder contact avec le Delta – maintenant que je sais où c’est ! (rires)

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July M. JWhy JYM.

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Diana Duta 

dianaduta.com

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