BIOTOPIA

Chronique : Marie-Aude Rosman / Photographies : Quentin Spitaels

Dans un monde régi par des machines qui organisent la terre et la vie en chemins à suivre et en routes déterminées, régi aussi par une expansion urbaine qui s’étire dans les champs et encercle les arbres dans le béton, ou bien encore par le plastique qui s’invite dans nos assiette ou les écrans qui s’immiscent entre les humains et s’octroient le monopole de ce qui nous rassemble (concerts, rencontres amoureuses et même visite au musée), une exposition qui promet de réunir technologie et vivant nous étonne un peu, voir même, nous convainc aisément. Pour un écologiste absolu par contre, cela ressemble d’abord à une énième provocation. 

Quentin Spitaels

En effet, Biotopia est une exposition qui mêle art, sciences et technologie autour du thème du vivant, du végétal, des animaux et de notre relation avec leurs écosystèmes. Or, rien ne semble plus contradictoire que ces termes retrouvés ensemble. L’exposition tente ainsi de déjouer la proposition qu’il faut soit dominer les outils, soit être dominé par eux. Biotopia se place dans un présent déjà imprégné de technologie et se demande surtout comment cohabiter avec  celle-ci.  L’exposition étant interdisciplinaire, les invitations à la réflexion quant à notre positionnement dans notre écosystème se succèdent au fil de la visite, ainsi que des propositions de pistes afin de déjouer les dérèglements écologiques engendrés par ces mêmes sciences et technologies.

Se positionner dans l’écosystème 

Explorer notre écosystème, c’est questionner la place que nous occupons au sein de celui-ci, les interactions que nous entretenons avec lui et les autres habitants qui le peuplent. Avons-nous réellement conscience que d’autres espèces nous entourent et ont trouvé des manières de vivre plus durables, plus intelligentes (au risque de vexer la nature humaine ; cfr. l’aperçu des aptitudes étonnantes des rotifères dans Rotifer (a)live) ?  

Ainsi, l’installation Goatman peut prêter à sourire. L’artiste a détourné la technologie pour imiter la position et le mode de vie des chèvres. Derrière ce geste atypique, se cache la volonté d’explorer une autre façon d’occuper le monde. Il ne donne aucune réponse, mais il souligne notre détachement à la vie et nos failles d’êtres pensants. 

Communiquer avec le vivant  

Tout au long de cette exposition, nous sommes d’ailleurs invités à découvrir et à observer d’autres espèces, leur mode de communication et leur forme d’intelligence.  Econtinuum et One Tree ID nous plongent dans l’écosystème des arbres, capables de créer un réseau de communication et de partage par leurs racines pour se nourrir ou se prévenir de dangers. Une œuvre exemplaire est The Transparent Beehive qui, grâce à des enceintes reliées à une vraie ruche enclavée dans une boite en plexiglas et reliée à l’extérieur du Pavillon par un tube, amplifie l’activité des abeilles, rendant visible une part invisible de nos écosystèmes. Cependant, celle-ci montre aussi la limite des capacités de l’homme, puisque malheureusement, alors que l’exposition a commencé depuis 11 jours au moment de la rédaction de cette chronique, un premier essaim d’abeilles a déjà failli s’éteindre. 

Loin de désavouer la qualité de l’œuvre, ce malheureux mais imprévisible événement ajoute finalement une lecture supplémentaire à la question et souligne notre incompétence actuelle à vivre en harmonie avec le vivant. 

Se réinventer 

Les géologues qualifient notre époque d’ère Anthropocène, ère de l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques. Déchets nucléaires, plastiques, pesticides… Nous sommes désormais des agents actifs dans les couches géologiques de notre planète. En leur qualité de designers, des artistes présents dans l’exposition nous offrent enfin des solutions pour repenser notre monde : des objets créés à partir de noyaux d’olive, des manteaux en écorces d’orange ou des champignons qui digèrent les mégots et les transforment en matière première… Ou comment s’inspirer du vivant, recycler et développer des technologies non-néfastes pour l’environnement.  

S’imprégner 

Finalement, le Playground est un espace interactif où il est conseillé de s’amuser. Une fenêtre magique sur les atouts des technologies en matière de créativité et d’accessibilité : “de 7 à 777 ans” disent-ils (un lien avec notre quête acharnée de la vie éternelle ?). C’est une expositionqui part donc d’un antagonisme, mais elle arrive sans peine à le déjouer. Le tout en douceur et en beauté, puisqu’elle  semble parfois flirter avec le Fantastique, comme dans cet espace expérimental. 

Depuis l’ouverture de cette exposition donc, des aléas scientifiques sont à déplorer. Des abeilles sont mortes, des bactéries fournisseuses d’énergie se sont éteintes (Biolume) et des vers de bois ont été retirés de leur habitation (25 woodworms) de peur qu’ils n’envahissent les lieux. C’est en effet d’après notre propre système de pensée que ces créations ont été investies, la force de la projection anthropomorphique n’étant jamais loin (cfr. Télédésir, qui tend à nous faire percevoir la vie des escargots sous le joug du désir et de la séduction, attitude plutôt humaine). 

Notons d’ailleurs que le suffixe “-topia” du titre de l’expo, provient du grec “utopia”, un idéal qui n’est pas censé tenir compte de la réalité. Sans vouloir être pessimiste, je ressens à la fin de cette exposition un sentiment d’inachevé… la quête d’une réelle prise de conscience bio-écologique serait-elle un rêve inatteignable ? A nous de prouver le contraire. 

EXPOSITION 18 juin – 27 nov 2022

HEURES D’OUVERTURE du mercredi au dimanche de 12h à 18h
INFO & TICKETS https://www.le-pavillon.be/