Rencontre avec la To Do Compagnie

Par Anaïs Cochonneau

Ce matin de juillet j’ai été invitée par la to do compagnie à l’Atrium 57 (Centre culturel de Gembloux). Elles y sont en résidence créative, toutes occupées à développer leur ambitieux projet “HYSTERA”. 

 Lors d’une discussion informelle, Sun et Célia (les metteuses en scène) m’expliquent d’abord que le projet est né d’une réflexion (qu’elles se sont rendu compte avoir en commun) sur les violences gynécologiques, le rapport au corps chez l’homme et chez la femme, les menstruations, l’orientation sexuelle. “Comment on se renifle” dit Célia.  Ou tout simplement la connaissance de son propre corps et de celui de l’autre. 

Après avoir lancé un questionnaire inspiré du livre “Femme ton sang est de l’or” de Lara Owen, elles ont proposé aux personnes interéssé.es la participation à une résidence, durant laquelle partager un maximum témoignages et expériences. Ne désirant n’inviter que des femmes au départ, la compagnie s’est vite adaptée et remise en question lorsqu’un homme a demandé à participer. « Chaque corps est différent, il y a une multitude de genres, une multitude d’attitudes, d’orientations sexuelles, de façons de rencontrer le corps de l’autre, son propre corps, qu’est ce qu’on en fait ? » Qu’ils soient féminins, masculins, transgenres, tous les sexes font finalement également partie de la réflexion…

Comment prend-on le temps de communiquer ensemble?  Elles m’avouent: “On n’a pas de réponse, mais on explore le contemporain par le singulier. On se pose la question”. 

Ensuite, la réalité du terrain a pris le dessus : en effet, il est compliqué de prendre trop de temps pour créer un spectacle. La nécessité de faire appel à des professionnels s’impose, et il devient alors évident qu’il ne sera pas possible de représenter « tous les genres » sur scène.

La prise de position, l’engagement physique sur scène et l’envie étant considérablement plus forts chez les femmes que chez les hommes auditionnés, la décision est finalement prise : il n’y aura que des comédiennes sur scène.  Ce sont des interprètes, elles peuvent tout jouer.  Mais comment alors intégrer les figurants au spectacle ?  L’idée vient alors du documentaire.  Aller à la rencontre des gens et évoquer la thématique du corps. 

La partie documentaire prend donc une grande place dans le processus de construction du spectacle, et les intervenants de celui-ci deviennent eux aussi des comédiens de la pièce.  Ils seront présents avec les comédiennes via des enchâssements d’images, de sons, de respirations, de mouvements.  Jamais de mots prononcés en direct sur scène.

Le processus de création se réfère beaucoup au documentaire de Louis Malle “L’Inde fantôme”, en termes de construction : des sortes de tableaux de vie transposés aux spectateurs.  Ainsi le projet évolue constamment, au fil des nouvelles rencontres filmées.  Une faculté à remettre en questions leurs émotions et ainsi arriver main dans la main à construire quelque chose.  Le documentaire étant un melting pot de rencontres à Sambreville (lieu d’une première résidence), à Bruxelles, à Gembloux, dans leurs familles, au planning familial…

Ensuite est venu le choix du titre. “ Oui, on va parler d’utérus, oui on est hystériques et on l’assume, on est en colère et il va falloir que vous nous entendiez là maintenant!!”.

Après une première idée (« Utérus Hystérique »), l a finalement été décidé que ça serait “HYSTERA” (MATRICE en grec ancien), parce qu’on part tous.tes de là. Ce titre permettait aussi de replacer l’homme dans le contexte du spectacle, ce qui était plus compliqué avec le premier titre trouvé.

“HYSTERA” ramène aussi à l’instinctif, le côté animal, brut.  A notre enfant intérieur, muselé depuis toujours, au conditionnement homme/femme, à la lignée…

Le documentaire sera travaillé par thématiques, on n’y verra que des “morceaux” de corps, des gestes, des postures.  L’importance des mains, de la parole qui devient corporelle. Après projection, le documentaire sera mis en évidence par les gestes des comédiennes.

C’est la possibilité de travailler en résidences de création qui rend ce genre de spectacle possibles.  

La volonté d’intégrer le public via les témoignages a fait qu’il a paru logique de changer plusieurs fois d’endroit de résidences, afin de varier le plus possible les types de publics interrogés. Cela permet aussi de faire connaître la jeune compagnie, d’être vu.es à différents endroits.

Ayant toutes des obligations sur le côté, et le sujet étant parfois lourd à porter et remuant, les séances de création ont été espacées chacune de quelques mois, permettant de respirer entre les sessions.

Charline, l’une des comédiennes, me confie : ”Quand on se retrouve, un nouveau travail recommence à chaque fois, on est nourri de nouvelles choses.  Les pauses permettent de “redescendre” parce que le sujet est fort. Ce n’est pas comme jouer dans une pièce de théâtre où tout est déjà écrit.  Si on travaillait non stop sur le sujet, la matière ne serait pas aussi riche.  On serait vide d’idées.  Tout vient de nous.

Elles se retrouveront donc à la Toussaint, après ces deux semaines passées à Gembloux, avec de nouveaux témoignages.

Célia explique : “ Nous leur demandons beaucoup, c’est un travail performatif qui demande un engagement plein et complet.  On peut se permettre de travailler comme ça parce qu’elles sont pros et intègrent très vite les consignes”.

Le documentaire sera sous-titré (anglais/néerlandais), et le spectacle en lui-même étant “muet”, il pourra ainsi tourner ailleurs qu’en Belgique. La compagnie pense boucler la création pour l’automne 2023.

Elles m’ont donné la sensation d’une équipe en cohésion complète, vraiment sur la même longueur d’onde.  Yentl se confie :”Une création qui part de zéro apporte beaucoup de réflexions et de temps de descente.  C’est enrichissant de travailler sur plusieurs projets à la fois ( comédia, jeune public, danse,…), tout nourrit tout.  Travailler avec les mots des autres, d’entendre tout ce bagage des gens qui témoignent.  C’était important d’ouvrir le point de vue qu’on a déjà toutes sur ces sujets comme l’avortement, le harcèlement de rue et autre, ne surtout pas rester sur notre vision des choses. D’être les plus ouvertes possible, parce qu’on parle de l’humain, pas juste de notre petite personne. »

Sun et Célia terminent en disant:” C’est une impro de tous les jours, qu’on refixe.  On voit les corps sur le plateau qui explorent, qui font, qui refont.  Tout part des comédiennes en présence.  C’est une feuille vierge. »

Bref, un très beau travail en cours. Un de ces spectacles qui soulève les bonnes questions tout en donnant la part belle à l’humain, à l’humaine.

Merci à Sun, Célia, Marine, Yentl et Charline d’avoir partagé leur passionnant projet

Pour les suivre, c’est par ici !

Prochaine date : Première du spectacle « En avant », le samedi 15 octobre à 19h30 au Secteur 42 (Lodelinsart). Réservations : 071/318.743 ou par mail info@secteur42.be.